Qui redoute le gouffre va au gouffre

Image : Neil Marshall, The Descent, Shauna Macdonald, 2005

Lautic Guillaud « Qui redoute le gouffre va au gouffre » Omniprésence des « fosses de vérité » (V. Hugo) et des abîmes chthoniens dans l’imaginaire cinématographique contemporain. Rencontres de Berder 12-14 septembre 2025.

The Descent de Neil Marshall, sorti il y a vingt ans (juillet 2005), a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le monde du cinéma d’horreur. Le film, qui conte l’expédition spéléologique de six jeunes femmes, réussit le pari de renouveler l’horreur contemporaine tout en s’inscrivant dans un sillon littéraire et cinématographique où l’on reconnaît pêle-mêle le souvenir de Jules Verne, certaines œuvres de Stephen King ou des classiques du cinéma de genre. Or, des films comme Creep (2005), The Cave (2006) ou The Descent 2 (2009) ont tenté d’exploiter la même veine souterraine, comme si le thème classique du voyage à l’intérieur de la terre réémergeait sous une nouvelle forme, plus adaptée aux temps actuels, chargée d’un potentiel d’agressivité et de violence sadique (post-11 septembre) qui interroge la critique. The Descent a inspiré des dizaines de films depuis lors, au point qu’on peut questionner la nature de ces innombrables films qui ne cessent d’affirmer que les lois du monde progressiste sont abolies, tout comme la hiérarchie, que la technologie s’impose et que la barbarie s’installe. Le tissu logique se déchire, la peur du « sous-humain » se glisse dans les « bouches d’ombre » et les « caves sous-humaines », tandis que s’effondrent des pans entiers de notre société. 

On trouve dans les œuvres spéléennes des mises en abyme des cauchemars à venir : recouvrement de la mémoire perdue, descente dans un passé enfoui, sans doute maudit, remontée dans une Histoire clandestine qui ne peut se révéler qu’au prix d’une catabase. «Tout s’animalise quant la descente s’accentue », écrivait Bachelard. Les épigones de Neil Marshall emploient des monstres pour mieux faire parler les hommes ; des monstres derrière lesquels se profilent les « horreurs » véritables de notre époque, système économique aliénant, sociétés conformistes, impostures idéologiques, hyper-technologie galopante. Le nouveau cinéma d’horreur, fidèle au message de King, décrit par le menu les châtiments réservés aux imposteurs de l’image et du politiquement correct : Mimic (1997), The Cave (2005), The Cavern (2005), Catacombs (2007), Sanctum (2011), As Above, So Below (2014), La Cueva (2014), The Pyramid (2014), The Empty Man (2020), Old (2021),Barbarian (2022), etc. 

Il s’agira de voir d’abord comment la vogue actuelle des horreurs spéléennes s’inscrit dans une histoire de l’imaginaire souterrain où l’on distingue plusieurs phases. Nous verrons enfin comment la pertinence des mises en abîme, de facture vernienne et lovecraftienne, souligne la prégnance de l’élément temporel dans un contexte anthropologique d’angoisse et de pessimisme.

Généralités
Rappelons d’abord brièvement la spécificité de l’imaginaire vertical. Les œuvres comme The DescentCreepThe Caveorchestrent toute une symbolique cryptique (kruptos : le creux, le caché et l’ésotérique) ; trois « bouches d’ombres » qui introduisent (ou intronisent) vers le monde chthonien. Ce faisant, le tissu logique se déchire et l’échancrure est initiatique.

Une expérience onirique. « Descendre, c’est descendre en nous-mêmes », écrit Bachelard, accéder aux « ultra-caves », aux soubassements du moi. « Abandonner la surface soit pour monter, soit pour descendre, est toujours une aventure. La descente surtout est un acte grave » (V. Hugo, « Promontorium Somnii »). Descendre, c’est remonter le temps, vers des strates archaïques, ataviques, individuelles ou collectives. La spéléologie est géologie, archéologie mentales. 

● Une expérience endoscopique : exploration d’un « antre-ventre » où l’on visite l’espace de dedans, le labyrinthe viscéral. Entrailles, boyaux, veines, alvéoles : mêmes mots pour le corps et le décor, le micro- et le macrocosme. Avalage mythique qui renvoie à Jonas, Pinocchio ou aux pèlerins de Gargantua.

● Une expérience de régression intra-utérine : la clôture matérielle se lit aussi comme clôture matricielle. Retour au nid premier, à l’asile primitif, à la cavité prototype de toutes les cavités à venir ; réappropriation transgressive, effraction/infraction. Le monde intérieur est à la fois « la première et la dernière demeure » (Bachelard), la tombe naturelle de la « Terre-Mère ».

● Une expérience sépulcrale : descentes au tombeau, in-humations, plongées dans le sous-sol où règne « le Ver Conquérant » poesque ou le « Repaire du ver blanc » de Bram Stoker (The Descent). Séquestrations claustrophobiques, enterrements prématurés. 

● Une expérience infernale : avalage par la gueule béante, l’orifice infernal ; royaume des ombres, peuple de démons, labyrinthe, tortures physiques. Peur du « sous-humain » dans les « caves sous-humaines » (Bachelard), sur les traces d’Ulysse, Enée, Dante ou Virgile. Visite des « demeures terribles, vastes, qui font frissonner les dieux mêmes » (Homère, Iliade, XX, 61). 

● Une expérience initiatique : voyages au centre de la terre, vers l’antre des mystères ; un espace cryptique, hermétique et ésotérique, fermé au pro-fane (celui qui n’a pas passé la porte du temple). Les personnages sont tels des « astronomes renversés » (Novalis) qui scrutent les mystères du ciel d’en-bas, les forces archaïques du monde primordial (gnomes, nains, kobolds) que Jean-Charles assimile au Scorpion. Affluent alors à l’esprit les créatures des « Habitants des Tombes » ou des « Vers de la Terre » (1932) de R. E. Howard, voire la grotesque gargouille médiévale annonciatrice des sinistres gargouillis des bas-fonds 

Un film de référence : The Descent (Neil Marshall, juillet 2005). Ce film, le plus abouti des trois, est un huis-clos, aux sens spatial et sartrien du terme, ainsi qu’une plongée dans la féminité…

Vous pourrez lire la suite dans la brochure Comptes rendus de Berder 12-14 septembre 2025, dès sa parution.



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