2021-11 Du plafond de La Chapelle Sixtine à Jean-Charles Pichon

Visioconférence du 27 novembre 2021

Par Jean-Christophe Pichon

À cette époque (2003/2004), je rencontrais régulièrement, dans une maison de la banlieue de Paris, une des auteures (‘trice’, si l’on veut faire référence à Hildegarde de Bingen) que je publiais.

‘Madeleine’

Elle me présenta une amie ‘voyante’ que nous appellerons ‘Madeleine’. Une femme enveloppée, au regard d’enfant, qui vivait dans le plus grand dénuement, presque dans la misère. Nous prenions place dans une petite cabane au fond du jardin qui bordait la maison. Elle tirait les tarots et m’annonçait, à chaque carte dévoilée, les menaces qui planaient au-dessus de ma tête, les heureux ou tristes évènements qui m’attendaient au détour d’un temps à venir :

— Tu vas revoir une des deux personnes à qui tu tiens beaucoup, le plus jeune frère, celui que tu n’as pas revu depuis longtemps. Je vois une brouille entre vous. Vous allez vous rencontrer dans un restaurant… Vous réconcilier… Ça va arriver maintenant… Je ressens une grande émotion, vous tombez dans les bras l’un de l’autre… Je vois de la lumière… Je vous vois…

Cette prédiction lumineuse n’était à priori pas réalisable. Je rencontrais régulièrement un des deux frères qu’elle semblait évoquer, le plus jeune, il ne pouvait donc pas s’agir de lui. 

Et, il n’y avait que très peu de chances que je revoie l’ainé, avec lequel je n’avais plus de contact depuis longtemps, qui refusait de me rencontrer. Et dans tous les cas, une rencontre à très brève échéance comme le prédisait ‘Madeleine’ n’était pas vraisemblable : il vivait en Bretagne, loin de moi et de ma famille.

Le lendemain de ce prodigieux entretien, un ancien fournisseur me téléphona, un imprimeur numérique avec lequel j’avais longtemps travaillé, assisté par ce frère éloigné, que nous nommerons L., dont il était alors peut-être question.

— Jean-Christophe, me dit-il, j’ai reçu un coup de L… Il est à Paris… Si tu souhaites le voir, je te donne son numéro de portable.

L’improbable se produisit alors. J’invitais L. à déjeuner dans un petit restaurant de la rue Saint-Sabin ; les rayons du soleil matinal éblouissaient la table que j’avais réservée près de la fenêtre qui donnait sur la rue (la même place où je déjeunais de temps en temps en compagnie de Jean Parvulesco). Nous étions assis là, débordant du bonheur de se redécouvrir.

Cette perturbante confrontation avec la ‘voyance’, la divination ou la prophétie, comme on voudra, à l’échelle du quotidien ne m’était pas coutumière. De mon point de vue, elle entrait, avant ce jour particulier de la concordance des temps, dans la catégorie du charlatanisme ; de la lecture des lignes de la main.

‘Madeleine’ n’était pas de cette nature, elle ne lisait pas, elle avait des visions : la fenêtre, la lumière, la table de l’auberge, et des sensations : l’intensité de l’émotion. Ainsi que ceux qui voient apparaître des objets, des OVNIS, des dames blanches, des dragons, des licornes, des formes humaines ou non qui surgissent peut-être de l’avenir ou du passé. Disons des ‘merveilles’. Ou bien simplement de l’esprit, qui serait alors capable de formater le futur, sinon de le prédire. Elle vit (et crut) que L., qu’elle ne connaissait pas, dont elle n’avait jamais entendu parler, était le plus jeune de la fratrie, malgré son plus grand âge, la quarantaine passée, car elle le voyait immature : fragile, replié sur lui-même, étouffant une exceptionnelle intelligence ; asocial jusqu’à l’intolérance obsessionnelle. La vision de ‘Madeleine’ était indiscutable, car je rencontrais L. comme elle l’avait prédit, mais théoriquement fausse, car il n’était pas exactement celui qu’elle avait vu.

Le plafond de la Chapelle Sixtine : un rébus.

Une stricte composition d’histoire de la prophétie.

De la même manière qu’un ‘objet’ nécessaire apparaît brusquement sans qu’on l’ait voulu, je tombais, au hasard de ma recherche autour de la vie et l’œuvre de Nostradamus (le sujet initial de cette conférence), sur une reproduction du plafond de la Chapelle Sixtine peint par Michel-Ange. Cette gigantesque fresque, considérée comme une œuvre magistrale de la Renaissance, figure parmi les œuvres picturales les plus importantes de notre histoire. 

J’en fis, alors, une lecture différente de celle que j’en faisais, quand je la considérais seulement comme une magnifique prouesse picturale. 

Cette fresque m’invita à une relecture de son agencement. Elle m’apparut alors contenir un autre message (que celui qu’on nous enseigne, à savoir que cette œuvre n’aurait eu pour unique finalité de nous montrer les ancêtres juifs du Christ). 

Il me sembla que la construction de cette fresque illustrait la problématique qui nous intéresse aujourd’hui : le mystère de la prophétie. 

Levons la tête sur cette œuvre monumentale. Il s’agit, au premier regard, de trois cercles (ellipses) entourant (contenant) une représentation centrale en trois fois trois séquences (9) : la création de l’Univers (Dieu sépare la clarté de l’obscurité, Dieu crée le soleil et les planètes, Dieu sépare l’eau de la terre) ; la création de l’humanité (Dieu [jaillissant d’une grande cape/utérus] crée Adam, Dieu crée Ève [figure centrale de la fresque], Adam et Ève sont chassés du paradis) ; l’histoire de Noé (Noé et les siens rendent grâce à Dieu, le déluge, l’ivresse de Noé). 

Notons que la lecture de gauche à droite inverse la chronologie. Nous relisons l’histoire en rétropédalant, partant du déluge pour parvenir à la création du monde (et nous verrons que nous aboutirons à l’Apocalypse).

On débute par l’ivresse de Noé (le vin est un breuvage de vie et d’immortalité, le vin est un symbole puissant ; le vin représente également le sang du christ versé lors de la crucifixion ; il est un symbole de l’amour divin ou profane selon les textes de l’islam). Puis nous partons en arrière dans le temps jusqu’à la création du monde, la séparation entre l’ombre et la lumière, l’origine des temps. 

Daniel et la sibylle de Delphes

Ces scènes tirées de la Genèse sont cernées par douze personnages, 7 (symbole du cosmos et du temps) prophètes (Zacharie, Joël, Ezéchiel, Jérémie, Jonas (prophète des trois religions : l’hébraïque, la chrétienne et la coranique), Daniel et Isaïe ; et 5 (symbole de l’être humain) sibylles (d’Érythrée – éclairée par un flambeau –, de Perse, de Lybie, de Cumes et de Delphes). 

Ces prophètes et devineresses relient les origines avec l’histoire du peuple d’Israël (ou l’inverse). Les Sibylles (qui ne sont pas chrétiennes) ouvrent les livres, indiquant que c’est dans les écritures passées que l’on peut lire le futur.

Ils sont encadrés par quatre séquences de l’histoire du peuple d’Israël (extraites de la Bible), symboliques du combat que les juifs ont mené contre l’empire babylonien, puis le ‘peuple de la mer’, et laissant des indices sur l’apparition des trois religions qui vont se succéder : 

— Judith décapite Holoferme, général de Nabuchodonosor II, entre -605 et-562 av. J.-C., pour sauver le peuple d’Israël. Cette image sera reprise dans plusieurs tableaux en faisant jaillir du cou d’Holoferme (la légende) trois jets (ou gouttes) de sang (le nombre 3 placé à cet endroit permet de nombreuses interprétations : la tiercité du monde, telle que celle représentée au centre de la fresque, les trois religions monothéistes, les trois âges de Joachim de Flore, la Sainte Trinité, etc.) ; 

— David assassine Goliath (David est le troisième roi de la Monarchie unifiée d’Israël et Juda. Avec Salomon, son fils et successeur, il est l’un des fondateurs majeurs de l’État d’Israël (-1000 environ av. J.-C.). Il est le principal auteur des psaumes. Le personnage biblique de David est également présent dans le Coran. Il y figure sous le nom de Daoud, le prophète-roi). Goliath, quant à lui, est un Philistin, issu du ‘peuple de la mer’ des envahisseurs ennemis du peuple juif ; 

— Haman, ministre d’Assuérus dans l’Empire perse achéménide, est mis à mort à la demande d’Esther à la fête du Pourim (ainsi, le mois de Nisan était favorable aux Juifs à cause du sacrifice de la Pâque, mais quand il découvrit que son signe zodiacal était les Poissons [futur symbole chrétien], il dit : « Maintenant, je pourrai les avaler comme des poissons qui s’avalent » (Esther Rabbah 7 ; Targum Sheni 3) ; 

— Le serpent d’airain (alliage d’argent et de cuivre, l’airain évoque le mariage de la lune et du soleil, de l’eau et du feu. Il est un symbole d’incorruptibilité et d’immortalité, ainsi que d’une inflexible justice ; si la voûte du ciel est d’airain, comme le prédisaient les Égyptiens, c’est qu’elle est impénétrable comme ce métal.

Cette dernière figuration nous montre la croix à laquelle s’accroche le serpent d’airain, qui va sauver ceux qui le contemplent parmi le peuple qui meurt des morsures de serpents grouillants. Parabole du serpent mortel à la fois tentateur, transmetteur d’épidémies et le serpent éternel, l’ourobouros, symbole de l’éternel retour (les 2 spirales). Le fruit de l’arbre du bien et du mal, de la connaissance et du renouvellement. Placé dans la fresque Sixtine, selon le sens de lecture, il est le point de départ ou d’arrivée (le point d’orgue), d’une sorte de jeu de l’oie qui se lit à l’endroit ou à l’envers pour toujours revenir au même endroit.

La symbolique de la croix est trop connue pour la commenter. Précisons toutefois qu’elle est un symbole chrétien puissant (Irénée écrit : « …il est devenu chair et il a été accroché à la croix de façon a y résumer en soi l’univers » (Adversus Haerreses, 5,18,3) ; Guénon en rajoute : « La croix est surtout la totalisation spatiale… Le symbole de la croix est une union des contraires… ») ; et rappelons qu’elle est un des symboles les plus anciens et les plus universels : le troisième des quatre symboles fondamentaux avec le centre, le cercle et le carré.

Ces quatre quarts de cercle forment quatre directions successives : une lecture qui peut se faire dans les deux sens : la décapitation d’Holoferme, le serpent d’airain, puis à l’ouest, la victoire sur ‘les peuples de la mer’, à l’est celle sur les peuples de la terre. Sachant qu’au fil de l’Histoire, les civilisations se sont déplacées vers l’ouest.

Ils marquent les quatre angles d’un carré (le carré évoque l’Homme de Vitruve en forme de croix (4 directions) quand il est contenu dans un carré, passant au 5 lorsqu’il s’inscrit dans le cercle, tel que l’imagina le florentin Leonardo da Vinci en 1490).

Le tout construit en forme de trois croix successives. (Les images centrales sont verticales – les âges de l’histoire du monde), traversées par des représentations horizontales – les prophètes et les sibylles).

Le dernier cercle est celui des chefs de tribus d’Israël, des visionnaires – ou des ‘inspirés’ – (16 figures, dont deux détruites) : Éléazar et Mathan ; Jacob et Joseph ; Azor et Sadok ; Akhim et Elioud ; Josias, Jéchonias et Sahathiel ; Zorobabel, Abioud et Eliakim ; Ezéchias, Manassé et Amon ; Osias ; Joatham et Achaz ; Asa, Josaphat et Joram ; Roboam et Abia, Jessé, David et Salomon ; Salmon, Booz et Jobed ; Naasson ; Amninadab ; Abraham, Isaac, Jacob, Juda (détruit) ; Pharès, Esrom et Aram (détruit).

Ces 16 ‘lunettes’ (initiales) contiennent chacune 4 personnages centraux (2 hommes et 2 femmes – le Yin et le Yang), ce qui donne un total de 64 personnages, qui correspondraient aux 64 parties divinatoires de l’Yi-King (Le livre des transformations). Ces visionnaires, illuminés de ‘visions divines’, conduisirent le peuple juif tout au long de son parcours. 

Sertis entre les prophètes/sibylles et les chefs de tribu (figurant dans les ‘lunettes’ – ‘voir mieux’) figurent des scènes de l’histoire d’Israël inscrites dans 8 triangles (les voutains).

Le 8 est le nombre de l’équilibre cosmique, c’est le nombre des rayons de la roue, des trigrammes de l’Yi-King ; le nombre huit, l’octogone, a également une valeur de médiation entre le cercle et le carré, entre le ciel et la terre, en rapport avec le monde intermédiaire. Le nombre 8 est aussi la figure de la ‘bande de Moebius’, et le symbole de l’éternel retour.

C’est également de nombre de la divination : les huit trigrammes (8 x 8) de l’Yi-King constituent les 64 hexagrammes, en chacun desquels les trigrammes superposés contiennent les arcanes du ciel et de la terre, des mânes et des esprits. Ce qui nous rappelle que la divination s’appuie sur le retour des morts.

Nous découvrons que la monumentale fresque de Michel-Ange est une parabole géométrique sur l’éternel retour. Elle s’inscrit dans une machine mue par des prophètes et des Sibylles ainsi que des ‘visionnaires’, et décrit la grande roue de l’Histoire du Monde (l’ourobouros). 

Le plafond de la Chapelle Sixtine est un rébus : une machine à fabriquer les dieux.

Venons-en à ces petits personnages, les Ignudi (au nombre de 20), figures placées par groupe de 4 sur le plafond de la Chapelle Sixtine entre les scènes centrales de la Bible, et les prophètes et les sibylles. Ces êtres nus, d’une exceptionnelle beauté, se tortillent, prenant des poses chacune différente (comme les lettrines des manuscrits anciens). On leur prête diverses significations. Les plus intéressantes, selon moi, sont celles qui relèvent de la tradition héraldique (les idéogrammes et les symboles), ou de figures médiatrices entre le divin et l’humain. Ne seraient-ils alors que les attributs du langage et de l’écriture nécessaires à la transmission des connaissances ? Ce fameux Verbe, à l’origine de la création du Monde, qui regrouperait des particules élémentaires ?

Il est surprenant qu’un pape chrétien, Jules II, ait commandé à Michel-Ange une telle vision sacrilège de l’histoire passée, présente et à venir, et de surcroît à un moment où l’inquisition est férocement présente dans toute l’Europe. Il est bien évident que la représentation d’une machinerie céleste revenant à chaque fois à la création de l’univers pour se redéployer dans le temps sous une forme différente selon les oscillations des planètes est une hérésie impardonnable qui aurait dû être condamnée par les inquisitions (cf. 1512-1517 : Ve concile du Latran. Les livres imprimés doivent être soumis à l’avis de l’Église ; ou bien l’Inquisition romaine (Congrégation de l’Inquisition romaine et universelle), fondée en 1542, remplacée par la Sacrée Congrégation du Saint-Office en 1908). Ils se sont contentés (c’est bien peu compte tenu de l’ampleur prophétique de la fresque), de couvrir pudiquement les corps nus de linges et de draps.

Pourquoi, ne pas peindre sur le plafond qui recouvre la totalité de cette Chapelle chrétienne au cœur du Vatican, l’histoire du Christ, ce qui aurait été attendu (telle que celle racontée dans les quatre évangiles (sélectionnés par le concile de Nicée, qui firent autorité une fois exclus les textes apocryphes) ? Le pape Jules II voulut peut-être que ce plafond représente un cycle complet, un principe prophétique. Au début du XVIe siècle, le cycle chrétien était en cours, non abouti, n’ayant pas encore traversé son 3e âge (Joachim de Flore) et de ce fait on peut supposer qu’il ne pouvait pas être représentatif d’un cycle cosmique. 

Cela laisse perplexe. De Michel-Ange ou du Pape, lequel des deux était l’inspirateur de ce Grand Œuvre qui ne parlait pas de chrétienté, sinon quelques allusions à un christianisme à naître, succédant à la religion hébraïque dans le cadre d’un perpétuel recommencement ? Nous ne le saurons sans doute jamais à moins d’avoir accès aux archives secrètes du Vatican. 

Dante y laissera sa santé :

« À travailler tordu j’ai attrapé un goitre […]

Et j’ai le ventre, à force, collé au menton. 

Ma barbe pointe vers le ciel, je sens ma nuque. 

Sur mon dos, j’ai une poitrine de harpie, 

Et la peinture qui dégouline sans cesse 

Sur mon visage en fait un riche pavement.
 

Mes lombes sont allés se fourrer dans ma panse, 

Faisant par contrepoids de mon cul une croupe

Chevaline et je déambule à l’aveuglette. »

Mais n’est-ce pas là un renversant poème, à double sens…

Ce « mécanisme d’infinité » qu’évoquait Michaux sous l’influence de la mescaline.

Jonas et le jugement dernier

26 ans après, Michel-Ange réalisa Le Jugement dernier (1536/1541), commandé par le pape Clément VII (inauguré par Paul III), œuvre peinte sur le mur derrière l’autel de la Chapelle Sixtine. Cette fresque prolonge la fresque figurant sur le plafond, juste sous les pieds (un à plat, l’autre levé) du prophète Jonas (accompagné de son poisson – qui n’est pas une baleine), et du début de la création du monde cerné par Haman (celui qui voulut détruire le peuple juif, comme le poisson avale le poisson), et le serpent d’airain (symbole de l’éternel retour).

Le Jugement dernier, hommage à l’Apocalypse (la ‘révélation’) de saint Jean s’inscrit dans un grand cercle (un cycle). Le cercle de Dante (La Divine Comédie) fait de deux demi-cercles, qui placent face à face ceux qui croient au Christ présent et ceux qui crient au Christ à-venir, les uns montants et les autres descendants (ou l’inverse selon le point de départ). Nous sommes au Vatican, en Italie, également le pays de Dante Alighieri, de Joachim de Flore, de saint Bonaventure et de Leonardo da Vinci.

À propos de sibylles et de cycles du temps

Ovide (Métamorphoses, XIV) attribue à la sibylle de Cumes (une des 12 prophétesses de l’Antiquité, qui accompagna Enée aux Enfers selon Virgile), la légende suivante :

Apollon, amoureux, lui offrit de réaliser son souhait le plus cher. Elle lui demanda de vivre autant d’années que sa paume pouvait contenir de grains en échange de faveurs, qu’elle ne lui octroya pas, trahissant sa parole. Alors Apollon la frappa d’une malédiction. Elle vivra mille ans, soit le nombre de grains que pouvait contenir sa main, sans conserver pour autant sa jeunesse. Elle vieillit, se ratatina, termina son interminable calvaire dans une bouteille pendue au mur de la grotte d’où elle continuait de prophétiser en suppliant « Je veux mourir ». (cf. Pour mémoire, des bouteilles sont entassées dans la cave où Jorge Luis Borgès est confronté à l’Aleph, dans sa nouvelle éponyme ; il s’immerge dans l’infini du temps, présent, passé et futur).

Ces mille ans sont ceux de l’incubation ou de l’absence, selon Jean-Charles Pichon, ceux qui suivent les 1 260 ans ‘d’unité’, ou bien encore les 900 ans (1 000) d’incubation ou de déclin prédit par Joachim de Flore, annonçant le temps millénariste. Ces mille ans pourraient aussi couvrir le temps de la constitution du mythe jusqu’à son délitement ; du concile de Nicée et l’empereur Constantin au 4e siècle au grand schisme d’Occident au 14e siècle (marqué par le supplice de Jean Hus) ; ils forment un cycle en soi, de la création d’une église, jusqu’à sa désarticulation, apportant la terreur, les inquisitions, les divisions, les guerres fratricides et les épidémies (le mal des Ardents ou la dislocation du corps), l’annonce d’une Apocalypse et d’un renouvellement.

« L’évangile éternel de Joachim de Flore, le maître livre des amariciens, franciscains spirituels, dominicains allemands et libertins se fonde sur le calcul d’une incubation du dieu futur sur 900 ans, et de sa réalisation ou présence sur 1 260 ans, dans un ensemble de 2 160 ans conforme aux calculs de Platon. » (Jean-Charles Pichon)

Des 9 livres sibyllins qui furent proposés par une vieille femme (peut-être était-ce la Sibille de Cumes ou la sibylle d’Érythrée) à Tarquin le Superbe au VIe siècle av. J.-C. pour une somme importante, qu’il refusa de payer, 3 furent brûlés. Les 6 restants lui furent proposés une nouvelle fois, pour la même somme astronomique. Le roi les refusa encore. Les 3 derniers qu’on lui proposa, il les accepta enfin, car les Augures le lui conseillèrent vivement, lui reprochant la perte des 6 premiers. « Le texte restant des Livres sibyllins s’avéra obscur. Cicéron écrivit qu’on pouvait en tirer ce qu’on voulait au gré des circonstances… D’abord expurgés par Auguste et Tibère, ils furent détruits par les chrétiens quelques siècles plus tard, en l’an 406, sous l’empereur Honorius, car ces Livres sibyllins leur prédisaient la fin du Monde. » (Wikipedia) 

Ce qui fut écrit se reproduira. Les sibylles sont représentées par Michel-Ange avec un livre qu’elles tiennent ouvert sur leurs genoux, indiquant que leurs prédictions ont déjà été écrites et qu’il leur suffit de s’y référer pour se projeter dans l’avenir. 

Cette histoire évoque les 3 âges de Joachim de Flore. 

Dans ce Moyen-Âge agité, jusqu’à la Renaissance, les prophètes et prophétesses se multiplient, Merlin, saint Augustin, Joachim de Flore, Hildegarde de Bingen, saint Bernard, Jeanne d’Arc, puis Nostradamus, Paracelse (15e/16e), avant que n’arrivât Athanasius Kircher (17e), marquant la fin de la croyance en un monde global, symétrique et musical, effacé par l’apparition des encyclopédies.

Nostradamus et les cycles du retour éternel

Jean-Charles Pichon reconstitue le cadre des Centuries dans l’ordre chronologique des cycles civilisationnels, et démontre que les prophéties de Nostradamus calquent le cycle de 2 160 ans qui le précède. Sa première prophétie l’an 1 à partir de lui-même est le point de départ d’un tapis qui se déroule sur les 2 160 ans suivants.

Pour Jean-Charles Pichon, le décryptage des Centuries est simple : Nostradamus a mélangé les quatrains (les a codés). Il suffit de les remettre dans l’ordre de leurs numérotations et les faire concorder avec la grille du grand cycle précessionnel passé, et à partir du temps du prophète, et les reporter dans le futur.

Cela pose la question de la divination. Jean-Charles Pichon y avait répondu dès 1958, en écrivant une biographie de Nostradamus (1503-1566), puis les Cycles du retour éternel en 1963, puis L’Homme et les Dieux en 1965, puis de nouveau en revenant à l’Œuvre de Nostradamus en 1969. Jean-Charles Pichon répétait, que le temps est cyclique, et que nous pouvions le constater à chaque moment de la vie (elle-même d’une durée cyclique) en pointant les successions des heures, des jours et des nuits, des saisons et des années. Qu’il y avait un début et une fin pour tout ce qui vivait, qu’il y avait une mort et une renaissance qui rythmait la pendule (‘l’horloge’ de Piobb) cosmique, une sorte de machine qui régulait les pas (ou la marche) des siècles. Il avançait l’idée que pour comprendre cela, il fallait admettre l’idée du retour, ou du renouvellement. Si l’on peut dire sans se tromper qu’après le jour vient la nuit, on peut dire aussi qu’après la nuit revient le jour. Ce retour, Dante, dans La Divine Comédie, le poétise : 

[31]… fait de même en face celui du grand Jean qui, toujours saint, le martyre souffrit et le désert, puis l’enfer durant deux ans ;

[32] et furent placés au-dessous de lui François, Benoît, Augustin, d’autres saints, et ce jusqu’en bas de circuit en circuit.

[35] Admire la prescience du divin : car l’une et l’autre vision de la foi 

empliront à égalité ce jardin.

La pratique de la divination s’ancre sur une observation, et par extension sur un système ‘mathématique’. Les nombres (puisqu’il faut bien nombrer les heures) sont les outils de fabrication des calendriers ou des almanachs transcendant la grande roue temporelle.

Interprétations ontologiques

Jean-Charles Pichon s’identifia à Nostradamus, il régla ses comptes avec l’Université et opposa le prophète à Scaliger, l’universitaire rationaliste, qui se prétendait l’homme le plus érudit de son siècle, et qui affirmait avoir résolu la quadrature du cercle. Nostradamus fut le contemporain d’Érasme et de Rabelais (cf. Le double langage de Rabelais, Grasset d’Orcet) ; il naquit au moment où Michel-Ange entreprit de peindre le plafond de la Chapelle Sixtine, un Grand Œuvre commandé par un pape guerrier et mécène.

Les premières Centuries, parfois lumineuses, d’autres symboliques, d’autres obscures, qui traversent les mythes qui se succèdent et s’installent dans le temps, sont parfaitement positionnées par Jean-Charles Pichon. Mais plus on avance dans le temps prophétique plus elles deviennent sibyllines, parfois indéchiffrables. Le monde change ; comment prédire au 16e siècle l’internet, le chat de Shrödinger ou le ‘wokisme’, si tant est que ces références aient de l’importance, ou le futur Grand État, avec les mots de l’époque de Nostradamus, sinon avec les vers transcendantaux du poète. A fortiori ceux du monde à venir, dont nous ne connaissons pas nous-mêmes le vocabulaire ni le langage.

C’est pourquoi « Madeleine » qui ne connaissait pas le vocable de ‘syndrome d’asperger’, utilisa le terme « le plus jeune enfant » pour désigner un adulte d’une quarantaine d’années. Ce qui rendait opaque sa vision. Là réside le paradoxe : la prophétie s’établit à l’aide d’une rigoureuse carte du temps, ou par exemple du jeu de tarot dans la mesure où ce dernier figure chaque étape de la vie, mais s’exprime avec les mots du temps de la révélation. L’iconographie ne change pas, mais les mots utilisés pour la traduire évoluent, changent (ou se métamorphosent) au fil du temps et selon les territoires.

La prophétie relève de la rigueur des nombres, étayée par l’idée que le temps peut s’inverser, comme le prétendent aujourd’hui les théoriciens quantiques (cf. l’expérience d’Aspect), alors que la vision (ou la voyance) est intuitive. Ces deux approches se contredisent, structurées ou imprévisibles, certes, mais fusionnent ou se complètent. L’une ne contredit pas l’autre.

« Ceux qui liront ces vers qu’ils sachent seulement compter. Il n’est rien qui puisse attirer le profane, l’ignorant, l’astrologue. Pour le reste (qui n’est point du Nombre), ce n’est affaire que du sacré. » (Nostradamus)

Jean-Charles Pichon reconnaît qu’il n’a pas pu interpréter 200 quatrains sur environ 900. Il n’en reste pas moins que sa démonstration est magistrale, tant au niveau mythique, symbolique que numérologique. Elle démontre également l’importance de la prophétie du 11e au 16e siècle, qui avançait masquée, car ces siècles étaient sous l’emprise implacable de l’inquisition et des dogmes universitaires. L’ami de Nostradamus, Étienne Dolet (et bien d’autres) paya cruellement de sa vie le fait de vouloir l’ignorer.

Les prophéties de Nostradamus ont été violemment contestées par certains critiques, et le sont bien évidemment encore. Une grande partie de ces critiques s’appuie sur le fait que Nostradamus était un charlatan qui recopiait des prophéties antérieures pour compléter les siennes. De ce fait, il n’aurait été qu’un plagiaire. 

Or, on ne voit pas en quoi ces ajouts empruntés à d’autres prédicateurs remettraient en question le principe prophétique sur lequel s’appuyait Nostradamus (« supputant presque autant des aventures du temps à venir, comme des âges passés »), dans la mesure où ces prophètes du passé se basaient sur le même principe que le sien. 

Nostradamus fondait son principe sur l’axiome du « retour éternel », comme Dante, un siècle et demi plus tôt, et bien d’autres prophètes bien avant lui : les reptations du cycle de 2 160 ans qui vient de s’accomplir, se reproduiront à l’avenir. 

« Mais il (Nostradamus) y trouve une situation médiane, une position moyenne entre l’abraxas et la dipsodie : l’utopie : un jeu ou JE doit choisir entre l’avenir, phénoménal, et la prédiction, nouméniquue. » (Nostradamus l’œuvre, p. 288)

Avant la publication des Centuries (1555), Nostradamus fit un long voyage en Italie (de 1547 à 1549) qu’il traversa de part en part. Il se rendit aussi à Rome, où il dut visiter la Chapelle Sixtine, centre culturel et religieux du monde chrétien de la Renaissance. 

Du ‘tapis déroulé’ prophétique à la vision divinatoire

Revenons un instant à ‘Madeleine’. Il est bien évident qu’elle n’aurait pu me voir attablé dès le lendemain en compagnie de L., en examinant un almanach divinatoire remontant dans mon passé. Elle ‘tirait des tarots’ qu’elle dévoilait devant moi chaque figure, déclenchant (ou non) une vision qui n’avait, pour elle, aucun sens chronologique, ni scientifique, ni rationnel. 

Nous sommes confrontés alors à un mystère. Admettons que la prophétie puisse s’établir à partir d’une relecture du temps passé et de l’Histoire factuelle (il eut Alexandre, il y aura Napoléon), ou ‘nouménique’ (il y eut une religion de justice, suivra par celle d’amour, puis par celle de liberté), suivant le cours des constellations, selon une horloge cosmique. 

En revanche, une ‘vision’, une apparition au même titre qu’un fantôme, une soucoupe volante ou une dame blanche, ne prend apparemment pas le sens d’une direction ou de l’écoulement du temps. La vision est un ‘signe’ ponctuel, immédiat et inattendu (hors d’un contexte), généré peut-être par une anarchie temporelle, une sorte de zigzag foudroyant lors d’une éructation du temps dans l’espace, certes précise dans son accomplissement, mais floue dans sa formulation.

Le dernier cercle du plafond de la Chapelle Sixtine place les chefs de tribus d’Israël, Jacob, Joseph, etc., au dernier rang des visionnaires qui font l’histoire. Ils sont mus par des signes attribués à une force ‘divine’, par des apparitions ou des rêves, qui insufflent la pulsion de générer, de combattre, de créer ou de diriger. 

Ces visions révélées dans les périodes du Moyen Âge eurent une réelle influence sur le cours de l’Histoire et des croyances religieuses. Elles ont été une passerelle entre le haut Moyen âge et la Renaissance. 

De la même façon on peut considérer que nos visionnaires contemporains, en s’émancipant du siècle encyclopédique des Lumières, nous ont prédit un probable changement de civilisation. Ils annoncent l’utérus dans lequel naîtra l’embryon dont nous ne connaissons pas encore le nom (cf. La dernière image de 2001, l’odyssée de l’espace, imaginée par Stanley Kubrik et Arthur C. Clarke).

2001, l’odyssée de l’espace. Une image finale qui confirme les intentions des auteurs.

Ces devins sont nombreux : Lautréamont (Ducasse, Chant VI) et Les Chants de Maldoror, Rimbaud, Kafka, Poe, les écrivains gothiques, Villiers de L’Isle-Adam, qui dans L’Ève Future, nous donne sa propre vision du transhumanisme, Marie Shelley (Le Dernier Homme), Bram Stocker (Dracula), bien sûr, Lovecraft (le retour des grands anciens) et les grands fantastiqueurs américains, ainsi que les superhéros (superparticules) qui ont envahi les écrans de la planète avant d’avoir été dévorés par les lecteurs de pulps. 

George Orwell (1884 et La Ferme des animaux) ou Aldous Huxley (Le Meilleur des Mondes), Jack London (La Peste écarlate), les auteurs de science-fiction (cf. article de Jean-Charles Pichon dans la revue Europe) : Heinlein (En terre étrangère), Bradbury (Fahrenheit 1941), Sturgeon (Cristal qui songe), Farmer (Le Fleuve de l’éternité), Priest (Le Monde inverti), etc., la liste en serait trop longue. 

Les surréalistes et les dadaïstes, ainsi que les lettristes (Isidore Isou, le prophète de la décomposition du langage), Philip K. Dick (L’Exegèse) sujet de la conférence d’Emmanuel Licht, mais aussi les physiciens quantiques (Dirac, Mayonara) hantés par l’équation (une forme moderne du langage prophétique, inversant le principe de causalité). 

Comme je descendais des fleuves impassibles…

L’orientation de la Chapelle Sixtine est remarquable : l’entrée est située à l’Est, et on retourne vers l’Ouest aux origines (comme nous l’avons indiqué) de Noé jusqu’à la séparation de la lumière et de l’obscurité, puis vient la fresque du Jugement dernier, sous les pieds du prophète Jonas. 

Adapté d’une nouvelle de Joseph Conrad, Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola (d’origine italienne, licencié en Beaux-arts et Lettres), débute avec l’ivresse du capitaine Willard, puis remonte le courant du Mékong, franchissant le déluge de feu sur le fleuve aux neuf dragons, jusqu’à la confrontation ultime avec le colonel Kurtz dont le visage s’efface au cœur des ténèbres. Willard le tue (à sa demande), alors que la population immole une vache (taureau), à la frontière entre l’eau et la terre. Au milieu du film, Adam et Ève perdent leur paradis.

Coppola produira et réalisera en 2007, L’Homme sans âge, adapté d’une nouvelle de Mircea Eliade : « La notoire conception cyclique du temps présente dans la pensée ancienne est attribuée par Eliade à la croyance dans l’éternel retour… D’après Eliade, ces peuples ressentaient, à des intervalles réguliers, le besoin de revenir aux commencements, transformant le temps en un mouvement circulaire ».

Évoquons Jean-Charles Pichon (qui s’intéressa à l’Yi-King) : un prophète des temps à venir. Son ouvrage Les Litanies des Dieux morts (Éditions Édite, 2000) en est une sublime illustration.

Conclusion temporaire

Je n’ai lu nulle part cette interprétation du plafond de la Chapelle Sixtine, carence qui nous inciterait à revisiter les œuvres picturales de la Renaissance, surpassant l’idée simplificatrice que les artistes n’ont comme mission de ne faire que du beau, excluant l’approche, métaphysique, philosophique, scientifique ou théorique, tendant à la reconnaissance du Temps, d’un univers mythique et cyclique.

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