Jean-Christophe Pichon – Le double salto de Francis Coppola d’Apocalypse Now à Mégalopolis – Berder 12-14 septembre 2025
Ceci est un extrait. Cette conférence sera consultable en intégralité dans la brochure CR Berder 2025.
D’Apocalypse Now…
« Les ondulations du grand serpent sur les vagues du temps » nous projettent vers d’anciennes mythologies, telles que celles rassemblées dans l’œuvre de Sir James Frazer (Le Rameau d’or) ; ou bien celles enfouies dans l’inconscient collectif de Carl Gustav Jung, ou bien encore dans les litanies d’Œdipe-roi : « Father ? Yes son ? I want to kill you… Mother, I want to… »
L’écran de feu, la musique et les paroles lancinantes de The End, composées et interprétées en 1966 par Jim Morrison (The Doors pour The Doors of Perception en référence au livre d’Aldous Huxley, 1954) nous éclairent dès le générique d’Apocalypse Now sur l’intention de Francis Ford Coppola.
Bien qu’adapté de la nouvelle de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres (non créditée) relatant le ténébreux voyage de Charles Marlow jusqu’aux confins d’un fleuve d’Afrique, le film nous en propose une lecture complémentaire. Si le livre et le film racontent l’itinéraire du héros jusqu’à la confrontation avec l’horreur générée par la démence totalitaire d’un homme, Kurtz, le film y ajoute une donnée supplémentaire : le cycle (ir)réversible du temps. Succédant à la musique symbolique des Doors, la tête renversée du héros (Willard) à gauche de l’écran (dont la moitié droite est embrasée) amorce un retournement dans le sens des aiguilles d’une pendule.
Ce cycle temporel, qui serait en somme comme une respiration cosmique (l’inspir/expir), fit l’objet de nombreuses figurations picturales pendant la Renaissance européenne. On peut le décrypter ainsi notamment avec la représentation de la Genèse sur le plafond de la chapelle Sixtine commandée à Michel-Ange par le pape guerrier Jules II au début du XVIe siècle, et trente ans plus tard, de manière plus flagrante encore, avec Le Jugement dernier (la Parousie), derrière l’autel, commandé par le pape Clément VII (Jules de Médicis).
Premier panneau, l’ivresse de Noé/Willard. On peut imaginer alors que la grande fresque de Michel-Ange a inspiré le découpage du film de Coppola qui s’en servit comme d’un story-board. Dès la première séquence : l’ivresse du capitaine Benjamin L. Willard (Martin Sheen) fait miroir à celle de Noé, figurant sur le premier panneau du plafond en entrant dans la Chapelle, en hommage à Dyonisos, le dieu du vin et de la vigne…
… … La suite dans la brochure CR Berder 2025.
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…à Mégalopolis

Michel-Ange attendit trente ans, après le plafond de la chapelle, avant de peindre le mur derrière l’autel, et réaliser le Jugement dernier. F. F. Coppola mit quarante ans pour produire Mégalopolis, un projet né juste après la sortie d’Apocalypse Now, en 1980. Or si les deux films sont apparemment très différents l’un de l’autre, ils sont liés l’un à l’autre, et forment une machine cyclique, la roue de l’un étant le moteur de l’autre. Entre ces deux films, Coppola produisit et réalisa des films commerciaux, mais aussi des films assimilés aux abstraits mouvements du temps, notamment Bram Stoker’s Dracula, 1992. Un film qui respecte l’œuvre originale (1897), le retour d’un vampire au travers de millénaires pour se réincarner avec le sang d’une femme semblable à celle qu’il avait aimé. Ou bien L’Homme sans âge, 2007, un film inspiré d’un livre du mythologue Mircea Eliade (1976), l’histoire d’un hypermnésique qui rajeunit.
Megalopolis et le cycle de l’espace/temps. La chute programmée. L’idée que l’univers serait cyclique n’est pas neuve, d’aussi loin que nous pouvons remonter dans le temps, les religions, les philosophies ont postulé ce modèle. Aujourd’hui, la science s’en mêle…
Les métaphysiciens, les cyclologues, ainsi que certains anthropologues ont transposé depuis longtemps cette notion aux cycles de vie des civilisations…
F. F. Coppola s’approprie le modèle. Megalopolis reprend le thème du cycle répétitif du temps : New York (la grosse pomme ou Gotham) devient New Rome, et revit les prémices de la longue chute de la Rome antique (qui dura trois siècles)…
Le paradoxe : arrêter le temps. « Puisque le passé n’est plus, puisque l’avenir n’est pas encore, puisque le présent lui-même a déjà fini d’être avant même qu’il a commencé d’exister, comment pourrait-il y avoir une réalité du temps ? » Peut-on arrêter le temps ? On prête à César Catilina le pouvoir intermittent, métaphysique et à la fois utopique et dystopique, d’immobiliser le cours de l’histoire. Vouloir arrêter le temps, c’est aspirer à l’éternité. Une référence à L’Éternité retrouvée, d’Aldous Huxley (1944), et à l’Éternité (retrouvée) d’Arthur Rimbaud dans une Saison en enfer. Également à l’emprise de la drogue, plus précisément à la mescaline évoquée dans les Portes de la perception (The Doors, cf. musique d’ouverture et final d’Apocalypse Now)…
Texte en intégralité dans la brochure CR Berder 2025.
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Conclusion
Quelle étrange relation peut-il avoir entre la chapelle Sixtine et les peintures de Michel-Ange, la Genèse et le Jugement dernier, chefs-d’œuvre apocalyptiques de la Renaissance, et les films contemporains de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now et Mégalopolis (deux films réalisés à 40 ans d’écart) ? …
En 1974, Coppola réalisa un film remarquable, qui obtint la palme d’or à Cannes, Conversation secrète. Le scénario est linéaire : il s’agit de l’écoute et de la prise de son des conversations d’un couple déambulant dans la ville, soupçonnés de fomenter un complot. L’interprétation de leurs échanges est erronée. Le véritable sens du dialogue se dévoilera une fois le crime commis.
Il en est de même pour l’ensemble que forme ces deux films, Apocalypse Now, et Mégalopolis. Tout a été dit sur leur contenu, mais malgré la clarté de leurs constructions, l’ensemble reste encore obscur. Il faudra sans doute un peu de temps encore pour qu’elles apparaissent telles qu’elles sont : le reflet de notre propre histoire…
… La suite dans la brochure CR Berder 2025.
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