Gilles Menegaldo – Berder 12-14 septembre 2025.
Ceci est un extrait. Vous trouverez le texte complet dans la brochure relatant les conférences de Berder.
Le concept de mise en abyme vient d’abord de l’héraldique. Il désigne le point central d’un écu lorsque ce point figure lui-même un écu. Il est ensuite utilisé en littérature, puis au cinéma. Ce concept est souvent associé au dispositif d’emboîtement narratif, mais aussi à la réflexivité littéraire ou filmique, c’est à dire la mise en scène du médium sur lui-même. André Gide est l’un des premiers à convoquer cette notion dans son journal de 1893 : « J’aime assez qu’en une œuvre d’art on retrouve transposé à l’échelle des personnages, le sujet même de cette œuvre »….
I – La mise en abyme dans la fiction lovecraftienne
Plusieurs des récits de Lovecraft sont construits selon le principe de l’enchâssement. Les instances narratives sont démultipliées dans le cadre d’un système d’emboîtement de récits, qui permet une pluralité de points de vue et une plus grande objectivation des phénomènes. Dans Le Cauchemar d’Innsmouth et l’Appel de Cthulhu, le narrateur principal intègre dans son récit des récits secondaires (hypodiégétiques) déléguant la parole à des témoins privilégiés, individuels ou collectifs…
Dans Les Montagnes hallucinées, ce sont les fossiles qui jouent un rôle similaire, annonciateur de la catastrophe. Les Anciens (« Old Ones »), entités à tête en forme d’étoile, sont d’abord perçus sous forme de fossiles, puis leur histoire cosmique est racontée dans les fresques qui ornent les murs de la cité engloutie…
La thématique récurrente de l’enfouissement, de la plongée labyrinthique s’apparente souvent à une régression temporelle. Ainsi, dans The Rats in the Walls, la descente dans les étages inférieurs de la maison figure une double régression. Le héros, Walter De La Poer, en explorant les différents niveaux de la demeure ancestrale remonte aux origines de sa famille, mais aussi à celles de l’humanité…
Dans The Whisperer in Darkness la mise en abyme, plus complexe, se décline de différentes manières. Le récit du narrateur Albert Wilmarth, professeur de littérature, passionné d’études folkloriques, enchâsse divers autres documents, en particulier les lettres qui lui sont envoyées par Henry Akeley, anthropologue, lui confirmant l’existence de créatures hybrides (mi-crabes, mi-insectes), issues d’un cosmos lointain…
II – L’Antre de la folie
L’Antre de la folie (In the Mouth of Madness) de John Carpenter valorise le processus de lecture, tout en en dénonçant les éventuels effets pervers et sacralise et désacralise à la fois la figure de l’écrivain dont il fait un démiurge, mais aussi un être de papier (au sens propre), un simple simulacre. L’objet livre joue un rôle central, plus que la machine à écrire, d’autant que le film met en scène le processus de diffusion et de commercialisation de masse des best sellers. …
III – Inception (Christopher Nolan, 2010)
Inception est une œuvre originale et ambitieuse. Christopher Nolan propose une construction complexe faite de récits emboîtés et de temporalités multiples, brouillant les frontières entre différents niveaux de rêve et de réalité. C’est aussi un film qui repose sur le trauma, le travail du deuil, la manipulation et le secret comme d’autres films de Nolan (par exemple Le Prestige, histoire de deux magiciens rivaux adaptée d’un roman de Christopher Priest). Le réalisateur met en œuvre diverses stratégies narratives (jeux temporels, circulation de l’information, récits emboîtés) et formelles (cadrages, mouvements de caméra, effets spéciaux spectaculaires). Le film associe film conceptuel et film d’action, convoquant les codes narratifs et visuels de plusieurs genres, le film de gangster, et plus spécifiquement le film de casse, le film d’espionnage à la James Bond, le film de science-fiction et le mélodrame.
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Ainsi la mise en abyme dans Inception se décline de différentes manières. Le film est structuré spatialement par un enchâssement de plusieurs niveaux de rêve, correspondant à des décors spécifiques ; un décor urbain pluvieux, l’intérieur d’un hôtel, une forteresse dans un paysage hivernal, enfin un espace « non structuré » baptisé les limbes, mais associé à l’océan et où se perdent les protagonistes. La mise en abyme s’exprime aussi par les jeux sur la temporalité, la répétition obsédante de scènes et de motifs, l’impact du passé et des souvenirs qui font irruption dans l’univers onirique construit par les protagonistes. Elle s’exprime enfin par la mise en relation implicite entre le processus d’inception et le dispositif cinématographique, tous deux reposant sur une manipulation des images et des sons.
Dans la fiction de Lovecraft, la mise en abyme repose sur l’enchâssement des récits qui permet une diversité de points de vue et des discours, mais aussi sur la mise en relation en miroir des objets/phénomènes/entités divines/monstres avec leurs modes de représentation artistique (sculpture, bas-relief, peinture, traces diverses).
Carpenter se réapproprie l’univers de Lovecraft et emploie des thèmes et motifs qui structurent son film, en particulier le motif du livre et du savoir interdit, l’écrivain comme médiateur, le réveil des dieux et entités cosmiques, la folie, etc. Le cinéaste ajoute une narration labyrinthique, des jeux sur l’espace et le temps et une interrogation sur la nature et le statut des images.
Nolan retient de Lovecraft l’importance des rêves et prolonge la réflexion de Carpenter sur le médium cinématographique et le pouvoir des images (et des sons). Il questionne la notion même de rêve et de réalité tout en réaffirmant le poids du passé et l’emprise du trauma.
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