2021 -11 La vague du temps

Une brève introduction à l’ésotérisme dans l’œuvre de Philip K. Dick

Vidéoconférence du 27 novembre 2021. Texte de Emmanuel Licht.

« Par suite, vouloir le bien sans le mal, la raison sans le tort, l’ordre sans le désordre, c’est montrer qu’on ne comprend rien aux lois de l’univers ; c’est rêver un ciel sans terre, un yin sans yang ; le double aspect coexiste pour tout. Vouloir distinguer, comme des entités réelles, ces deux corrélatifs inséparables, c’est montrer une faible raison » (Tchouang Tseu, XVII)

« Sans doute, tout a un effet positif dans l’univers-je veux dire, tout sert aux fins de l’univers [le bien et le mal]. Cela dit, certaines parties intrinsèques ou certains systèmes secondaires peuvent très bien être meurtriers. Il faut alors les considérer comme tels, sans faire attention à leur rôle au sein de la structure totale.

Le Sepher Yetsirah ou Livre de la Création, un écrit cabalistique […] nous indique que « Dieu érigea […] l’un contre l’autre, le bien contre le mal, et le mal contre le bien […] le bien purifie le mal et le mal purifie le bien ». (Philip K. Dick)

« Le temps orthogonal est circulaire, mais à très grande échelle, comme la Grande Année des Anciens, ou pareillement à l’idée de Dante sur l’écoulement temporel de l’éternité dans La Divine Comédie. » (Philip K. Dick)

« … Ou il s’en retourne, comme le Christ mort, dans les bras de sa mère, aimante, tendre, compréhensive, remplie de douleur et bien en vie. Et un nouveau cycle commence ; il renait d’elle, et l’histoire, une autre histoire, différente peut-être, encore commence. » (Philip K. Dick)

INTRODUCTION

Cet essai traite de la vague du temps et de son lien avec le Yi-Kingle livre des transformations, mais pas seulement, car la vague du temps s’insère dans un système beaucoup plus complexe : la théorie cyclique du temps. Cette théorie, l’essayiste critique rock Greil Marcus l’utilise pour écrire son essai Lipstick traces ; elleconstitue la trame de cette histoire secrète du vingtième siècle, une histoire souterraine reliant des événements que plusieurs siècles séparent, n’ayant apparemment aucun rapport, sauf si on les analyse de façon globale, les événements s’enchaînent alors et s’accélèrent, amplifiés par la réverbération des cycles précédents. L’effondrement d’hier est celui d’aujourd’hui et peut être celui de demain. Cela prend du sens si l’on regarde l’histoire non plus d’un point de vue microcosmique mais macrocosmique, selon le concept du temps cyclique, de « l’éternel retour », originellement attribué aux anciens Babyloniens (que l’on retrouve chez Nietzsche).

Un concept théorisé de façon concomitante par Norman Cohn, Mircea Eliade et Jean-Charles Pichon dans leurs ouvrages respectifs The Pursuit of Millenium (intitulé en français, Les Fanatiques de l’Apocalypse), Le Mythe de l’éternel retour et l’Homme et les Dieux. Tous les trois proposent une véritable philosophie de l’Histoire et démontrent que le temps de l’homme du Moyen Âge n’est guère différent de celui de l’homme post-moderne du XXIe siècle. 
Ces deux périodes possèdent en effet de nombreuses similitudes facilement identifiables. Nous nous sommes appliqués à donner des pistes de réflexion sur cette théorie à la lumière de fragments de textes que l’on peut qualifier d’ésotériques provenant de l’œuvre de Philip K. Dick avec comme référence les écrits de Jean-Charles Pichon dont les travaux comme ceux de Norman Cohn et Mircea Eliade se situent au coeur des grands courants métaphysiques et ésotériques. Ils ouvrent sur les temps à venir, un sujet qui fascinait l’écrivain américain : « Je pense que nous entrons dans la troisième et peut-être dernière séquence de notre histoire… », prédisait-il dans son livre : « Si ce monde vous déplaît ».

UNE BRÈVE LECTURE ÉSOTÉRIQUE

L’œuvre de Philip K. Dick mériterait une étude ésotérique à part entière, nous nous contenterons ici de souligner quelques points relatifs à la théorie cyclique du temps et de les analyser à la lumière des sciences traditionnelles (la gnose, la kabbale, l’alchimie ainsi que la philosophie taoïste).

L’écrivain américain connaissait parfaitement le Yi-King dont il s’est servi pour écrire son premier chef-d’œuvre Le Maître du Haut-Château. Nous avons comparé les textes de Philip K. Dick aux travaux de Jean-Charles Pichon, historien des religions et mythologue, car leurs conceptions des cycles de l’univers ne sont pas si différentes. De plus, l’historien des religions, qui s’est intéressé à l’Art prophétique, a longtemps étudié le Yi-King et présenté une analyse des 64 hexagrammes lors d’une conférence sur la Genèse du Yi-King auprès de la société française d’acupuncture dans les années soixante-dix.

Les textes que nous avons choisis ne représentent qu’une infime partie des nombreux exemples qui auraient pu être cités. Ne nous intéressant pas aux récits en tant que tels, mais aux concepts qui les structurent, nous avons employé la technique de l’exégèse, car c’est la seule méthode qui prévale en matière d’étude philologique, biblique et kabbalistique. 
Nous examinerons ainsi quelques fragments qu’on peut qualifier de mystiques et d’ésotériques sans nous soucier de leurs chronologies, nous fiant uniquement au principe de résonance du Yi-King.

I.  LE YI-KING

A. YI

Le Livre des Transformations est l’outil idéal pour étudier la nature cyclique du Temps et son lien avec la théorie du Chaos. Les notions de cycles et de changements de paradigme fascinent Philip K. Dick qui n’hésite pas à associer les écrits taoïstes, hindouistes, gnostiques, aux textes mystiques, alchimiques et à la kabbale en les mettant en résonance dans ses réflexions métaphysiques, notamment dans L’Exégèse.
Celui-ci connait très bien le fonctionnement du Yi-King, ce livre qui passionna C. G. Jung pour sa structure transitoire, sa relation avec l’inconscient et la théorie de la synchronicité (le commentaire de Jung dans l’édition américaine fait figure de référence en matière d’analyse du Yi-King.)
La transformation, écrit C. G Jung, est le maître mot de la psychologie des profondeurs dans de nombreux ouvrages, « Qui dit transformation, dit rythme, et, avec le rythme, nous touchons à la fois aux nombres et au temps », écrit sa collaboratrice M. L. Von Franz dans son ouvrage justement nommé Nombre et Temps
Selon le Yi-King, la structure du temps est dynamique et en résonance avec le tout. La Nature est à la fois organisée et chaotique. Plus nous cherchons à comprendre l’univers, le cosmos, plus nous prenons conscience de sa complexité et de la puissance des forces qui la construisent et la détruisent. La nature est sans cesse en mouvement.
« Les choses basses doivent se retrouver dans les choses hautes », écrit Platon.
Le mot mouvement provient du latin movere qui a donné les mots émouvoir et émotion. Les émotions expriment une réaction affective provoquée par une stimulation de l’environnement : il y a une interconnexion entre la Terre, l’homme et ses sentiments ; quant à l’Univers, il est la source de l’ensemble de ces forces émotionnelles : tout est relié à tout, que ce soit au niveau des microstructures (atomes, molécules) que des macrostructures (étoiles, galaxies). Un raisonnement qui s’applique également au niveau du/des Métavers issus du vacuum primordial selon le philosophe des sciences Ervin Lazlo, avocat de la conscience quantique.
Le paradoxe EPR [Einstein, Podolski, Rosen] démontre que les particules de la matière restent en contact et interagissent aux stimuli des autres. Ainsi, les particules originellement situées en des points différents de l’espace et du temps qui s’assemblent dans le même système de coordonnées continuent à se comporter comme si elles faisaient partie du même système quantique quand bien même elles seraient séparées.
Ce sont ces concepts qu’exprime le Yi-King, le Livre des transformations, à l’aide de ses 64 hexagrammes, connectés entre eux quelles que soient leurs séquences. À la base il y a le yi qui représente la mutation originelle, le changement initial, la métamorphose primordiale. Étymologiquement yi signifie caméléon : il change de couleur, mais conserve sa véritable nature. 
Il y a une transformation permanente et un point unique nommé l’Un suprême, la Grande Unité où se fondent négativité (yin) et positivité (yang). « C’est la voie où s’indifférencient l’être (yeou) et le néant (wou). »

B. KAN

Les 64 hexagrammes sont formés de six traits continus (yang) ou brisés (yin) qui représentent la structure archétypale ordonnatrice de l’ensemble des interactions humaines avec l’univers et une idée fondamentale Kan la résonance. Beaucoup de choses ont été écrites sur Kan dans la culture chinoise postulant que tous les éléments du plus petit au plus grand composant l’univers sont reliés entre eux quelques soient les distances qui les séparent. 

Ce que confirme le Shih-Shuo Hsin-Yü, un classique de la littérature chinoise, un recueil d’anecdotes sur des notables, des érudits et des personnages excentriques vivant dans les derniers temps de la dynastie Han,juste avant la dynastie Chin au 5e siècle A. D. 

— Mr Yin natif de Chinchow demanda un jour au moine taoïste Chang Yeh-Yuhan : quel est vraiment l’idée principale (thi) du Yi -King ?
— Chang Yeh-Yuhan répondit sans hésitations : Kan, la résonance.
— Mr Yin répondit alors : on dit que quand le mont Thung Shan s’effondra dans l’ouest, la cloche Ling Chung sonna dans l’est par résonance. Est-ce cela le principe du Yi-King ?
— Chang Yeh-Yuan éclata de rire.

… « Même celui qui réfute l’universalité d’une telle algèbre [les 64 hexagrammes du Yi-King] se trouve confronté, en tous les temps et tous les lieux, à l’une des circonstances ponctuelles qu’elle implique. Car ce sont aussi les 64 architectures possibles de l’ADN organisatrice […] Comme dans le plan, tous les ésotérismes duodécimains (tribus, apôtres, signes zodiacaux, chevaliers de la Table Ronde, Imams, Catégories, etc.) déduisent les 12 de ces 3 et de ces 4 (4×3 = 12), le Yi-King déduit le cube de 4 : 43 = 64 dans les 3 dimensions du volume. Il a posé correctement tous les problèmes qu’implique le jeu du plus et du moins dans le continu/discontinu ; et par suite, permis de les résoudre », explique Jean-Charles Pichon dans La Genèse du Yi-King.

C. LA SÉQUENCE DU ROI WEN

La séquence du roi Wen, nommée également séquence d’hexagramme classique, est celle que le cyclologue Jean-Charles Pichon choisit pour démontrer le lien existant entre les 64 hexagrammes et la notion de Temps. Sans entrer dans l’analyse de la séquence, nous précisons que la multiplication des 64 hexagrammes par les 6 lignes d’un hexagramme = 384 (64×6) correspond au nombre de jours présents dans l’ancien calendrier lunaire qui était basé sur 13 phases lunaires en une année.
La coïncidence entre les 13 phases lunaires et le nombre 384 est d’une importance capitale, car la valeur véritable d’une phase lunaire est de 29,53 0588 jours, or l’examen des oracles les plus anciens découverts à ce jour (13e siècle av. J.-C.) démontre qu’à cette époque, on savait déjà que la durée d’une phase lunaire était 29,53 jours (29,53 jours x 13 = 383,89). 
Selon le sinologue Joseph Needham, on peut évoquer l’hypothèse d’un raisonnement intellectuel par résonance en plein accord avec l’écosystème, holistique, tant au niveau macrocosmique que microcosmique. Ce qui implique dès lors une récurrence cyclique des événements et des situations à différents niveaux et différentes échelles. L’astrologie chinoise fonctionne d’une façon identique : les événements célestes influencent les événements terrestres et vice versa.
Cela n’est pas sans éveiller l’attention, car d’un point de vue symbolique, la Lune est reliée à la Déesse-Mère, elle est l’eau par rapport au feu solaire, le froid par rapport à la chaleur, le nord et l’hiver symboliquement opposé au sud et à l’été. 

D. TAİJİTU

L’image de la Lune renvoie au Tao, La Mère du monde qui engendre tout : la force qui coule dans toute chose, qui féconde et engendre. On la nomme « la poutre faîtière » Taijitu. Ce concept le philosophe La Zhidé de la dynastie Ming, auteur d’un célèbre commentaire sur le Yi-King, le représente par le diagramme du Yin/Yang, mais aussi par deux cercles qui se spirent pour former un 8. [Le 3, le 4, le 8 (43 = 64) et le 12 comme le souligne Jean-Charles Pichon sont des nombres de La divine algèbre qui constituent le Yi-King et organisent le monde d’un point de vue archétypal ; de même que le 9 et le 10, écrit M. L. Von Franz dans un de ses commentaires].
Le nombre 8 est un nombre mystique. Il figure dans de nombreuses traditions hermétiques, l’associant au symbole des deux serpents noir et blanc enlacés pour exprimer l’équilibre des forces antagonistes. 
La mythologie romaine le nomme l’amphisbène et lui attribue à la fois des capacités venimeuses et des vertus médicinales. Cette représentation correspond au Svastika de l’hindouisme. Le symbole du serpent est très ancien, à la fois mâle et femelle, il est jumeau en lui-même et possède une dimension cosmique. 
Représentation du bon et du mauvais démon, du Christ et de Satan, il renvoie aussi à l’Ouroboros symbolisant l’unité en toute chose selon la formule En to Pan, Un le Tout, et transcendant toutes les religions.

Philip K. Dick qualifie cette dialectique de flip/flop ou push/pull dans The Exegesis et l’exprime dans son roman le Maître du Haut Château, à travers le personnage de Mr Tagomi, haut fonctionnaire japonais qui incarne la partie qui contient le Tout et le Tout qui est la partie, tant au niveau microcosmique que macrocosmique.
En outre, l’écrivain américain associe avec raison le Tao à la palintonos ou palintropos harmonié ; l’harmonie des contraires qu’il identifie au Logos et à la Sophia, les concepts de flux et reflux, d’inspir et d’expir, étant présents dans toutes les traditions.

E. LA THÉORIE DE LA VAGUE DU TEMPS

Selon le théorème de Bell, les lois de la Nature ne peuvent être que non locales ; ainsi tous les objets et tous les éléments du cosmos sont interconnectés et réagissent aux changements d’état des uns et des autres. « Lorsque l’électron vibre, la terre tremble », comme énoncé précédemment.
L’Univers est en mouvement perpétuel. Tout se transforme tout le temps même si ces transformations sont indicibles pour nous qui ne sommes pas capables de percevoir ces changements à l’échelle humaine. 
Le regard ne se porte pas sur les choses individuelles qui s’écoulent et passent, mais sur la loi éternelle et immuable à l’œuvre dans toute transformation. Cette loi est le Tao. La seule chose qui ne changera jamais, c’est que tout change tout le temps.
Les chercheurs et ethnobotanistes Terence et Dennis Mc Kenna se sont intéressés à la structure du Yi-King et ont théorisé la vague du temps qu’ils ont mise en équation ainsi qu’ils le relatent dans leur livre The Invisible Landscape, mind and I Ching cité dans le classeur no30 [30 :15] de l’Exégèse à travers un extrait de Cosmic Trigger, le livre de Robert Anton Wilson. Deux idées ressortent de ce texte.

1. L’univers est un hologramme  

« Les Mc Kenna considèrent l’univers comme un hologramme qui est la résultante de l’interaction de deux hyperunivers […] les travaux de Leary proposent que chaque atome contienne le « cerveau » de l’univers tout entier […] tel est l’axiome fondamental de la magie formulé dans l’axiome hermétique : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut (« le microcosme est dans le macrocosme ») […] Mais la théorie des Mc Kenna va plus loin. Il existe 64 échelles de temps dans l’hologramme de notre univers, chacune correspondant à un des 64 (8×8) hexagrammes du Yi-King. »

2. Point Oméga Ʊ

«Ce que nous appelons « mental » ou conscience est une forme d’onde stationnaire de ces 64 systèmes temporels. À mesure que les deux hyperunivers composant l’hologramme interagissent dans le temps, ce « mental » se manifeste plus avant dans le continuum. Ce qui signifie concrètement que les liaisons quantiques de l’ADN évoluent de plus en plus vite. Nous sommes portés non pas par une, mais par 64 ondes d’évolution, toutes culminants vers un éveil cosmique quasi comparable au point Oméga Ʊ de Teilhard de Chardin. »

F. LA DERNIERE SEQUENCE 

Ces observations de nature eschatologiques fascinent Philip K. Dick qui évoque la possibilité pour l’humanité d’un retour à la matrice originelle, la Terre-Mère. Dans son livre  » Si ce monde vous déplaît « , il prévoit que nous entrons dans la troisième phase et peut-être la dernière séquence de notre histoire que Terence Mc Kenna associe à l’hexagramme 49 Ko : la révolution, la mue signifiant que « ce qui a vieilli doit être enlevé et les institutions installées depuis longtemps doivent être remplacées pour les empêcher de se figer ». 
Un hexagramme qui suscite de nombreuses interprétations et que le confucianisme traduit le plus souvent par le combat des forces des ténèbres contre celles de la lumière pour aboutir à un changement profond d’époque, voire la fin d’un cycle. Richard Wilhelm à propos de cet hexagramme envisage l’action d’un daïmôn qui mettrait fin au cycle en cours. En effet, le mot Tui ou Touei cité dans son commentaire se traduit par chamane, magicien, maître du Temps (calendar maker). 
Cette notion évoque dans la kabbale le rôle messianique de Shaddai, nom divin de valeur 314 soit 8 pouvant être compris comme Asher dai : « ça suffit » le nom hébreu Shaddai dérivant du mot Daï qui signifie suffisance. 

Dans l’Exégèse, Philip K. Dick mentionne la possibilité d’un retour proche de l’Esprit saint prophétisé par Joachim de Flore.

Joachim de Flore, le mystique que Dante fait figurer à une place d’honneur en Paradis XII, 139-141 dans la Divine Comédie, dans le ciel du Soleil occupe une place non négligeable dans l’argumentation théologique de Philip K. Dick. Ce moine prophétise la venue de l’Esprit saint qui ouvrira la voie à une nouvelle ère de pureté évangélique où il sera possible de contempler la divinité sans intermédiaire, une expérience de transcendance que Philip K. Dick a personnellement vécue lors de sa révélation au sens biblique. Dans l’Exégèse volume 1 [27:96], l’écrivain américain établit en effet clairement le lien entre cette connaissance directe prophétisée par Joachim de Flore et son expérience mystique.

« Est-ce là la victoire du christianisme gnostique sur le christianisme de la foi, un retour au vrai cours de l’Histoire ? […] Il n’est/ne sera plus notre roi absent (deus absconditus) mais notre roi véritable enfin de retour […] Ce que révèle la majeure partie de mon expérience de mars 74, c’est qu’il est à nouveau possible à l’homme (après un intervalle de presque 2 000 ans) de savoir et d’entendre Dieu, comme au temps des auteurs de l’Alliance. Le long silence de Dieu s’achève ; nous pouvons être incités si nous sommes guidés, correctement guidés, à régénérer nos pouvoirs surnaturels – selon les termes de Calvin – et à retrouver la condition que nous avons perdue ; la rectification prophétisée a commencé », écrit-il.

La rectification-régénération annoncée ici par Philip K. Dick fait référence au retour de l’Esprit saint et au regard de ce simple paragraphe, on peut considérer l’écrivain comme un témoin au sens biblique du message de Joachim de Flore dans LÉvangile éternel. Comme il est dit dans Actes 1 :8 : « Mais vous recevrez une puissance, le Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la Terre. »  
Ainsi ce n’est pas un hasard si le retour de l’Emmanuel prophétisé par Esaïe est le thème de Valis regained, L’Invasion divine, deuxième volume de La Trilogie divine.

Le sujet de l’Eschaton passionne Philip K. Dick qui est intarissable sur le sujet. Tous les peuples croient à la fin de la condition humaine, à l’Apocalypse tout à la fois redoutée et espérée et leurs nombreux récits ne seront pas sans avoir d’influence sur ses romans. L’Apocatastase, qui correspond à la restauration de l’état initial de la manifestation, est l’élément clef de la cyclogie, elle marque la fin d’un cycle, la fin d’un temps. On retrouve une idée similaire dans la kabbale à travers le concept des Galgalim (les sphères) et du Galgal (la roue). Le Sepher Yetsirah, un livre essentiel de cette tradition, entend ce mot au sens de cycles et l’associe à la notion de temps. Le Sepher ha BahirLe Livre de la Clarté, un autre classique de la kabbale, l’identifie à la « sphère du Temps » que l’on peut lier au concept de la Vague du Temps.

Pour Abraham Aboulafia, le maître de la kabbale extatique, le Galgal est le point fondamental de la formation (Yetsirah) : « S’il n’y avait pas de Galgal, il n’y aurait ni mouvement, ni temps » ; le Galgal haMazaloth désigne d’ailleurs le Zodiaque qui rythme le destin des hommes et gouverne les cieux.
Cette notion anime l’ensemble des sciences hermétiques à tous les niveaux et structure de nombreux mythes et légendes qui reposent en grande partie sur l’astrologie.

II. LA DIVINE ALGÈBRE

A. Transition

« Lorsque le point vernal est sorti du Bélier, il est entré dans la constellation des Poissons. Ce point correspond exactement à la naissance du Christ et c’est ainsi que les Poissons sont le symbole du Christ, on remarquera que le signe opposé est celui de la Vierge », écrit Jean-François Lecompte dans son livre sur les Nombres templiers en soulignant que cet axe zodiacal correspond à la représentation symbolique Mère-Fils, à travers les nombres 8 (Mère) et 9 (Fils). Ceci a pour effet d’établir une correspondance cosmique entre ces deux nombres,
dont la somme 17 définit le moment où s’établit la religion chrétienne, selon Raymond Abellio.
Il est tout à fait remarquable qu’en partant du signe des Poissons et comptant 153°, on arrive au signe de la Vierge, le nombre 153 étant le nombre de poissons de la pêche miraculeuse, conclut-il.
On peut ajouter que si le nombre 8 est le nombre de la Mère, c’est parce qu’il est lié à la lettre Mem de valeur 40 dont la valeur pleine est 80, soit 8 en valeur réduite. La lettre Mem étant la lettre du passage, de la mutation, de la transition avant qu’un nouveau cycle ne s’enclenche. Les exemples où le nombre 40 figurent dans les Écritures sont très nombreux (40 jours de déluge, 40 jours dans le désert, etc.) ; ils ont donné naissance à la notion de quarantaine, une stase nécessaire correspondant à un intervalle symbolique de régénération.
On remarquera enfin que la quatrième lettre de l’alphabet hébraïque se nomme Daleth : « la porte » qui est celle de la Gnose du point de vue hermétique. Sur l’Arbre de Vie de la kabbale, elle est Daath qui donne accès à l’éternité et aux abîmes (Proverbes, 3 :19-20), car l’Arbre de Vie est aussi un Arbre de Mort. Le retour à l’âge d’or est en même temps une marche vers l’abîme et les transformations sont toujours difficiles et périlleuses.

B. La roue du Dharma

Le symbolisme des nombres 8, 40 et 4 relève de la tradition primordiale et de l’inconscient collectif d’un point de vue jungien. Ils constituent la divine algèbre, selon la formule de Jean-Charles Pichon, qui rythme leYi-King. Pour Richard Wilhelm et C. G. Jung, Le Livre des transformations est une des clefs du principe d’entropie/néguentropie qui animent l’ensemble de la création.
La figure du nombre 8 peut se décomposer en deux cercles qui se spirent compte tenu d’un changement permanent de polarités et qui malgré les apparences n’en forment qu’un. « Les forces s’opposent mutuellement, mais il n’y a pas de conflit, elles s’équilibrent dans un double mouvement symétrique dynamique. » La dualité signifie oscillation et rythme, le 8 est un 4 doublé (4×2) et marque le retour à l’état primordial. C’est la fin d’un cycle. On retrouve un concept analogue dans l’Alchimie avec la Materia prima et l’Œuvre au noir, point de départ d’un nouveau cycle. Le point central qui unit les deux cercles du 8 forme un X, symbole du croisement et centre de la roue du Dharma du point de vue bouddhiste. 
On peut aussi considérer que le 8 porte symboliquement la lumière dans son sein [tout comme le 9, d’ailleurs]. Dans la kabbale, le X se rapporte à la lettre Yod, le germe de valeur 10. C’est aussi l’Aleph, le Point source, le Point primordial.

Le cycle ne peut se terminer qu’en passant par le 9, sinon la Déesse est stérile. Est-ce à dire que pour que la Terre fasse éclore le germe, une période d’occultation, de glaciationun Âge sombre est nécessaire. 

C. Cercle et oscillations

« L’Eau coule sans interruption et atteint son but : Image de l’insondable répété […] », annonce l’hexagramme 29, un hexagramme double composé du trigramme K’anLa répétition comme l’oscillation implique la notion de cercle et de cycle, deux mots, dont les occurrences sont fréquentes dans L’Exégèse : 23 fois pour l’un et 34 fois pour l’autre, ce qui montre l’intérêt que porte l’auteur au concept de temps cyclique. Presque toutes les occurrences où les mots cercle et cycle figurent sont relatives au Temps. 
Comme on l’a vu précédemment les deux pôles impliquent tout à la fois l’idée de l’Androgyne, du Yin /Yang ; la double spirale faisant référence selon le Tao aux phénomènes de condensations et de dissipations de la matière, correspond au concept d’Aristote genesis et phthora, génération et corruption que la tradition hindoue désigne comme les jours et les nuits de Brahma, comme le Kalpa et le Pralaya (à tous les degrés, dans l’ordre « macrocosmique » comme dans l’ordre « microcosmique » et cela à tous les échelons de la Manifestation, écrit René Guénon). La mystique tibétaine identifie ces phénomènes complémentaires bien qu’opposés de génération et de destruction au symbole du Vajra, le diamant/foudre qui verticalement représente l’axe du Monde. 

Chaque fin de cycle s’accompagne de bouleversements et à l’extrême fin du Kali- Yuga tout se précipite, le temps s’accélère et les tendances jusque-là dormantes se révèlent dans la lumière crue. « La fausseté universelle, la tromperie instituée, l’illusion triomphante s’installent », ainsi qu’il est écrit dans les Puranâs, textes sacrés de l’hindouisme.

Comme Richard Wilhelm le souligne dans son commentaire de l’hexagramme 29 « K’an représente le cœur, l’âme où la vie est enfermée dans le corps, la lumière dans les ténèbres ». L’Âme est prisonnière de la matière à cause du Dieu mauvais, mais l’Esprit de Vérité, le Paraclet prophétisé par Joachim de Flore va mettre un terme à cette « fausseté universelle » et la délivrer de ce Cosmos secondaire dans lequel le Démiurge l’a enfermée afin qu’elle se ressouvienne de l’Univers d’avant la Chute, l’Univers primordial, dont ce Monde n’est qu’un pitoyable ersatz.

L’Anamnèse conduit à la Révélation.

III. 02-03-74, LA RÉVÉLATION

A. 02-03-74

L’événement que vit P.K. Dick le 02-03-74 va bouleverser sa vie à jamais. Nous sommes le 3 février 1974, un dentiste vient de lui extraire une dent de sagesse et il souffre beaucoup. Sa femme téléphone à la pharmacie pour qu’on lui apporte d’urgence un médicament pour calmer la douleur. On frappe à la porte et c’est alors que l’évènement se produit. Il se tient face à l’employée de la pharmacie. Elle porte un collier orné d’un petit poisson d’or, décrira-t-il plus tard qui brille tellement qu’aveuglé par sa lumière, il en oublie tout : le temps, la douleur, le médicament. Il reste là, les bras ballants, hypnotisé par la petite médaille. Il demande à la jeune femme sa signification et elle lui répond que c’est un ichthus, le symbole des premiers chrétiens. 
C’est alors qu’il est brusquement sujet à un épisode d’anamnèse. Un mot signifiant le retour de la mémoire du passé et qui au sens ésotérique exprime le fait de recouvrer la connaissance totale de ses incarnations précédentes. La mémoire lui revient et sans pouvoir expliquer comment, il se retrouve projeté au temps des Romains, à l’époque où l’ichthus est le signe utilisé par les chrétiens pour se reconnaître entre eux et se cacher des romains qui les persécutent.
Ainsi il écrit : « Je me suis souvenu de qui j’étais et où j’étais. À cet instant, en un clin d’œil, tout me revint. Et non seulement je pouvais m’en souvenir, mais j’étais capable de tout visualiser. La jeune femme était une chrétienne vivant dans la clandestinité tout comme moi, sous la menace constante d’être reconnue par les Romains. Nous communiquions au moyen de signaux codés […] Pendant un court instant, aussi difficile que cela puisse paraître, j’ai vu se concrétiser devant mes yeux les contours noirs, carcéraux de l’odieuse Rome. Mais, bien plus important, je me suis souvenu de Jésus, qui était avec nous il y a si peu de temps encore, et qui venait de partir momentanément, avant de revenir encore. Je ressentis une émotion joyeuse. Nous étions secrètement en train de nous préparer à L’accueillir à Son retour. Cela ne devait plus tarder. Et les Romains ne le savaient pas. Ils le croyaient mort – mort pour toujours. C’était cela notre grand secret, notre savoir joyeux. En dépit de toutes ces apparences, le Christ allait revenir, et dans l’expectative notre liesse était sans borne. »
Sonné par cette expérience de glissement temporel, il revient à lui. Dans les semaines qui suivent, ses visions prennent de plus en plus d’ampleur, les expériences se font de plus en plus prégnantes. Il a de nombreuses hallucinations visuelles et auditives ; il écrit qu’il est l’objet de transferts d’informations après qu’un rayon de lumière venant du ciel l’ait frappé à la tête. 

Des événements étrangement similaires sont décrits par Jacques de Voragine au Moyen Âge dans la Légende dorée qui conte la vie romancée des saints ; et la bienheureuse Hildegarde de Bingen confiera avoir reçu des connaissances qu’elle ne possédait pas auparavant après avoir été touchée par un rayon de lumière.

À la fin de l’été 1974, ce rayon divin passe sur les ondes par l’intermédiaire de Strawbery fields forever, la chanson des Beatles dont les paroles se réorganisent afin que La Présence (il lui donnera plusieurs noms) lui parle en grec et en hébreu, des langues qu’il comprend, bien qu’il ne les connaisse pas. Cette Chose lui révèle que son fils souffre d’une malformation congénitale, ce qui après une consultation d’urgence chez le médecin s’avère exact.
À la description de cet épisode il est difficile de ne pas penser au tableau clinique d’un délire paraphrénique, mais de nombreux points laissent songeurs puisqu’en plus d’avoir fait le bon diagnostic médical, sa femme l’a entendu plusieurs fois parler une langue étrangère qu’elle a découvert être la koinègrecque, la langue utilisée pour écrire Le Nouveau Testament et la Septante.

Cette expérience mystique suscite chez lui une grande curiosité. Il lit les traités gnostiques, nourrit sa pensée du Livre de Daniel, du Prologue de saint Jean, de l’Évangile éternel de Joachim de Flore, s’intéresse aux pythagoriciens et au nombre d’or, aux néoplatoniciens, au zoroastrisme, au soufisme, analyse les visions de La Divine Comédie, celles d’Hildegarde de Bingen ; il étudie Jacob Boehme, Paracelse, Agrippa, le mouvement rose-croix, Pascal, John Dee, le bouddhisme, la kabbale, l’alchimie, Swedenborg, C. G Jung, le Vedanta, et se passionne pour la cybernétique et la mécanique quantique. Tout cela dans le désordre, mais il y trouve une cohérence qu’il sait expliquer.

Que s’est-il passé le 02-03-74 ? 
Le Yi-King répond : Cheng Hexagramme 46, la poussée vers le haut, ce qui signifie l’Élévation. « C’est ici le début, le début de l’Ascension ».  

B. Ubik, Telegraph avenue, Berkeley, California Circa 70

On garde souvent le souvenir de l’endroit où on a lu un livre qui nous a plu, parfois même on se rappelle l’endroit où on l’a acheté. Dans les années 70, j’ai acheté Ubik éditions Dell, 95 cents, chez un marchand de livres d’occasion sur Telegraph Avenue à côté du campus de Berkeley. La couverture était fatiguée, mais le titre me plaisait : l’ubiquité, être ici et là-bas en même temps tout un programme ! Cela fait plus de 40 ans. 
C’est rare que je perde un livre, pourtant j’ai égaré celui-là. Perdu Dell édition, 1970. Berkeley est à côté de Sausalito, mais je n’ai rencontré ni Barefoot ni participé à un de ses séminaires à 100 dollars, que je n’avais d’ailleurs pas. 
On ne m’a donc pas offert de sandwich et je n’ai pas non plus rencontré Angel Archer. Il est vrai que c’est dans un autre livre et dans un autre temps.  
1982-1970, Counter-Clock Worldà rebrousse tempsCheck the ignition
John Lennon était encore vivant ou déjà mort, tout dépend du sens du temps et de Pat Conley. 

C. La dialectique FLIP/FLOP ou PUSH/PULL d’UBIK

Ils sont morts / Runciter est vivant ou Ils sont vivants / Runciter est mort.
Notre monde est binaire tant au niveau microcosmique que macrocosmique.
La dualité implique l’oscillation, le rythme. Avant le début, il n’y a que l’Unité et l’immobilité.
La Lumière est l’Énergie et les ténèbres sont la Matière. La dualité implique l’oscillation qui est la résultante de deux forces antagonistes, l’une est push, l’autre pull. Pour Ubik, on a ainsi : Je suis vivant / vous êtes morts / Je suis mort / vous êtes vivants, etc.

La loi push/pull est celle du Yin/Yang qui est le TAO, le flux, l’Un dans le multiple, E pluribus Unum. Le TAO est le Logos, la Sagesse, mais il est aussi Ubik. Ce système fait à la fois référence au concept de réalité (Mr Runciter est-il vivant tandis que nous sommes morts / Mr Runciter est-il mort tandis que nous sommes vivants ?), mais aussi à la notion de cycle, l’oscillation s’inscrivant dans un cercle ou une spirale comme on l’a vu plus haut.

Philip K. Dick explique lui-même le concept d’Ubik en dessinant le symbole Yin Yang qui change de polarité ainsi qu’une croix de Saint-André en mouvement. On peut associer son dessin aux rayons d’une roue dynamique ou même au Svastika.
On peut aussi l’envisager comme nous l’avons vu précédemment comme un 8 dont les deux cercles se spirent et s’équilibrent dans un double mouvement symétrique ou par deux serpents entrelacés de couleur blanche et noire.
La dualité implique l’oscillation, mais aussi la division (4×2 = 8).
Le centre de la croix de Saint-André est l’Axe de la roue du monde, l’immutabilis mutans omnia,l’immutabilité qui meut tout évoquée par saint Augustin.
Sur un plan cosmique le dessin de Philip K. Dick peut s’envisager ainsi : Le Un est le Dieu-Énergie ou Lumière primordiale, le Deux la Dialectique flip/flop ou push/ pull, le Verbe, le Logos, Ubik et le Trois le mouvement.
Ubik s’insère pleinement dans la théorie des cycles, chaque oscillation étant générée et absorbée par le point principiel au centre du dessin de la croix de Saint-André. Le mouvement alternatif de la mort et de la vie correspond exactement au processus de condensation/dissipation de la tradition taoïste ou aux opérations de coagulation et dissolution de la tradition hermétique. La double spirale fournit une représentation de la force cosmique unique agissant dans des directions opposées sur deux pôles. On retrouve un concept similaire dans la kabbale, ce qui est un argument en faveur d’une Tradition primordiale qui a donné naissance à de nombreuses traditions connexes qui ne sont pas opposées, mais complémentaires comme le démontre Philip K. Dick dans la Trilogie divine.

En effet, l’écrivain américain n’hésite pas à passer d’une tradition à l’autre pour évoquer des notions théologiques complexes sous couvert d’intrigues simples au premier abord, sauf si l’on s’attarde sur les nombreuses citations et les concepts qui nourrissent ces récits.

De ce point de vue, on peut considérer La Trilogie Divine comme une œuvre polysémique tout comme la Divine Comédie avec laquelle elle partage l’adjectif, ce qui n’est pas un hasard. L’écrivain américain connait parfaitement le poème sacré du poète florentin et il cite très souvent la Divine Comédie pour expliquer la nature de ses visions. Ainsi, dans la lettre adressée à Claudia Bush le 26 novembre 1974 parue dans L’Exégèse, il évoque le chant de Purgatoire XVIII qui traite du Logos et du Principe d’immanence qu’il associe à l’entité extraterrestre qui communique avec lui. Dans la même lettre, il précise avoir été à l’orée de la Divine forêt décrite en Purgatoire XXVII. 
La Divine Comédie est probablement la meilleure description de l’ascension de l’âme qui ait jamais été écrite et l’anamnèse a lieu au sommet du Purgatoire, juste avant de pénétrer en Paradis. À cet endroit précis, la réalité est restaurée et la mémoire retrouvée écrit-il. 

IV. PHILIP K. DICK ET LA KABBALE

On peut considérer Philip K. Dick comme un historien des religions et un excellent kabbaliste. Les exemples pour le démontrer sont trop nombreux et nous n’allons en donner que quelques-uns qui concernent des concepts clefs de cette tradition de la mystique juive. Ceux que nous avons choisis figurent principalement dans L’Invasion divine et concernent la Torah
Le premier concerne la technique d’analyse des textes dans la kabbale.

A. Sod

Philip K. Dick explique que selon la kabbale, il y a quatre niveaux de lecture de la Torah ; il évoque le dernier sens, le plus secret nommé Sod en hébreu, la face cachée
Certes, il ne donne pas le nom hébreu de ce quatrième sens ni même l’acronyme de cette méthode, mais il faut du génie pour intégrer un concept clef de la kabbale dans un récit relevant de la S.-F., d’autant que son explication ne s’arrête pas là puisqu’il va mentionner la « brisure des vases », un concept clef de la kabbale, liée à la notion de Chute dans la matière.

B. La brisure des vases

La Lumière primordiale « parente des étincelles divines auxquelles avaient cru les gnostiques », écrit Philip K. Dick, s’est éparpillée lors de la Brisure des Vases. Cette notion majeure de la kabbale lourianique se nomme en hébreu Shvirat ha-Kelim et concerne le point originel de cette tradition dont elle constitue le socle. Les étincelles sont prisonnières de la matière qui doit être spiritualisée afin de réintégrer l’Unité primordiale, la Vraie Lumière et Philip K. Dick de poursuivre sa démonstration en soulignant un autre « fait intéressant » [c’est lui qui l’écrit] beaucoup moins connu.

C. Les 600 000 Noms

Il concerne les 600 000 lettres de la Torah. Suivant la tradition, ces 600 000 lettres correspondent aux 600 000 âmes juives qui ont reçu la Torah au mont Sinaï par Moïse. Ces lettres sont aussi les 600 000 étincelles qui se sont éparpillées lors de la Brisure des Vases.
Outre le fait qu’il évoque le concept du Guilgoul, la réincarnation de ces 600 000 âmes/lettres représentant chacune une Torah séparée et unique, il explique que le temps hébreu se compose de trois époques (La notion de Temps est omniprésente dans les écrits de Philip K. Dick). 
Chacune d’entre elles ayant sa propre Torah faite à partir de la Torah originelle « La Matrice, sans ponctuation ni espace, dans laquelle toutes les lettres sont mélangées » et dans chacun des trois âges, les lettres se forment en mots alternatifs au fur et à mesure que les événements se déroulent. »
On ne peut qu’être admiratif de la profondeur de son analyse. Philip K. Dick évoque enfin un quatrième concept clef de la kabbale beaucoup plus complexe qu’il va jusqu’à insérer dans la trame du récit de L’Invasion divine.

D. Le SHIN à 4 branches

 La Torah est endommagée et l’une des lettres est défectueuse : le Shin ש devrait avoir 4 branches au lieu de 3. Au prochain cycle, la Torah sera donc réarrangée, réparée à partir de sa Matrice originelle. Le retour de la quatrième branche permettra alors de rendre visibles des morceaux de Torah invisibles pour le moment.
— « Cela fait penser à un ordinateur, songea Herb Asher, l’Univers est programmé, et ensuite reprogrammé avec plus de précision. C’est fantastique. »

Philip K. Dick en trois pages réussit le tour de force d’expliquer le plus clairement possible quatre concepts kabbalistiques. Cela a pour effet de donner une dimension messianique à L’invasion divine. C’est d’autant plus vrai que ce roman traite de la Parousie, le Shin à 4 branches possédant une dimension eschatologique qui implique la notion de restauration ou de réparation (Tikkoun en hébreu).
Le Shin à 4 branches est appelé Ha Ot, le Signe. Selon la tradition il correspond à La Lettre réparée qui reposera sur Hessed, la Bonté qui animera le prochain cycle. 
Selon le kabbaliste Abraham Aboulafia (1240-1291 env.) auteur du Sepher Ha Ot, le Livre du Signe, un des ouvrages prophétiques de la kabbale inspiré par ce concept, le Signe est le Messie lui-même, car il est écrit dans Le Livre d’Isaïe : « C’est pourquoi Adonaï, Lui, vous donnera un signe : Voici, la jeune fille concevra et elle enfantera un fils, et criera son nom : Emmanuel » (Isaïe 7,14).

Lorsque l’on sait que ce concept figure dans l’Invasion divine qui traite du mystère de l’incarnation à travers un petit garçon nommé Emmanuel, il est difficile de douter des connaissances de l’écrivain en matière de mystique juive et de son intérêt en matière de théorie cyclique du temps. 
L’absence de ce Signe dans notre cycle est la cause de l’extrême Rigueur (Guevourah) qui règne dans le monde, la lettre défectueuse interdisant l’accès aux lumières divines les plus cachées. Selon ce concept kabbalistique « la puissance cachée de Dieu s’exprime dans l’histoire du monde à travers ses cycles », ainsi tout sera dévoilé dans le prochain cycle.
Il est étonnant que L’Invasion divine contienne de tels enseignements kabbalistiques d’autant que le concept original du Ha Ot provient d’un traité de kabbale nommé le Sepher Ha Temounah paru en Catalogne en 1250 (Philip K. Dick l’indique sans donner ni le nom ni la date). Selon ce traité il est écrit que la Lettre manquante, le Shin à 4 branches sera restauré au prochain cycle par le Messie qui s’attachera à corriger le problème comme le raconte Philip K. Dick à sa façon !

E. Emmanuel

C’est le récit de cette Réparation /Restauration que va faire Philip K. Dick à travers l’histoire d’un petit garçon prénommé Emmanuel introduit en fraude sur la terre qui est sous l’emprise d’un Dieu mauvais. Celui-ci retient à son insu l’humanité dans un simulacre, une Prison de Fer Noir, désignée par l’acronyme PFN (BIP en anglais).
Le Fer noir renvoie au Grand Œuvre alchimique. Placé sous le signe de Mars, signe de la guerre, il faut tuer le Dragon et assécher la vile matière afin que le noir devienne blanc pour que l’Amour fasse son œuvre et que l’enfant rouge apparaisse : le roi du Monde : Emmanuel.
« Celui qui entendra les paroles d’Emmanuel sera sauvé », car Emmanuel transmutera la vile matière au sein du creuset des philosophes. L’Amour tuera la Mort d’un point de vue alchimique.
Hélas, l’arrivée sur Terre d’Emmanuel se passe mal. Il est amnésique et sait juste que son prénom signifie « Dieu avec Nous ». Rien de plus. Il va devoir découvrir progressivement sa nature divine pour délivrer l’humanité du simulacre dans lequel le Dieu mauvais l’a enfermé. Ce texte traitant de la Parousie, c’est à dire du retour en Gloire du messie, on peut considérer qu’il relève de la littérature apocalyptique et le concevoir comme un essai d’ésotérisme chrétien puisqu’il utilise des concepts kabbalistiques comme Pic de la Mirandole et Reuchlin l’ont fait en leurs temps.
Dans la kabbale la valeur d’Emmanuel « Dieu avec nous » est 8 soit la valeur réduite du Tétragramme YHVH (26 =2+6 =8).
Dans cette représentation, Emmanuel est Celui qui vient délivrer l’humanité de ce Monde substitué et réparer la Lettre défectueuse pour retrouver la Parole perdue. Mais est-ce la vraie? 

V. MERCER

A. Agape

Les questions métaphysiques sur la nature de la réalité et la vérité obsèdent Philip K. Dick avec plusieurs questions récurrentes : le monde est-il un simulacre ? N’est-on pas les prisonniers d’un Dieu mauvais ? Si c’est le cas comment le savoir ? Pourquoi le Dieu bon nous aurait-il abandonnés ? Notre psychè n’est-elle pas prisonnière d’un maître des illusions ? Ne sommes-nous pas des androïdes ? Sommes-nous morts ou vivants ? Dans quel sens avance le Temps ? Où est la vérité ? Où est le bien ? Où est le mal ?  Serons-nous tous sauvés ? Nos âmes seront-elles rachetées ? Par qui ? Comment distinguer le Christ de l’Antéchrist ? 

Ces questions sont pour Philip K. Dick une véritable source d’angoisse et l’incapacité de pouvoir répondre avec certitude, lui cause une souffrance d’autant plus vive qu’il est doté d’une grande empathie. Il évoque d’ailleurs cette empathie lui-même qu’il associe à juste titre à la notion théologique d’Agape qui désigne un Amour inconditionnel tendant à l’offrande de soi au service de celui que l’on aime. Les premiers textes majeurs sur l’Agape, dont l’équivalent latin est Caritas, sont L’Hymne à l’Amour de la première lettre de Paul aux Corinthiens (XIII) et la première épitre dite de Jean. Deux Apôtres dont il apprécie particulièrement les textes.

Dans la première Lettre, Paul fait de l’Agape la vertu des vertus et la décrit « bonne, à base d’esprit de Justice et de Vérité ». Elle fait partie des trois vertus théologales qui sont la Foi, l’Espérance et la Caritas (la Charité, en français). D’un point de vue théologique, les termes Agape et Caritas impliquent le partage et le don du cœur et ils sont au centre de l’eucharistie, la communion où le pain et le vin, représentation du corps et du sang du Christ sont offerts en sacrifice et consacrés avant d’être distribués aux fidèles sous forme d’hosties en tant que nourriture spirituelle et promesse de résurrection.

L’eucharistie a pour Philip K. Dick une importance fondamentale et le fait d’être divorcé le prive théoriquement de ce sacrement qui « sauve les âmes », ce qui ne fait qu’accentuer son angoisse métaphysique et sa souffrance. Cette face de lui-même est émouvante, car la souffrance et l’Agape sont intrinsèquement liées chez les mystiques. Il est indiscutable que Dick connaît très bien leurs écrits et que sa douleur au sens mystique est réelle, elle réside au plus profond de son être, éternellement liée à Jane sa sœur jumelle dont la perte peut se superposer au concept kabbalistique de la Chute d’Adam.

L’Adam Kadmon, l’Homme primordial d’avant la Chute était androgyne, la Chute dans la Matière l’a séparé de son Créateur, coupé de son Unité primordiale, mais rien n’est perdu puisque selon les mystiques « on peut par la souffrance non seulement racheter son âme, mais aussi celles des autres », car les saints croient à la réversibilité de la peine. « Heureux les affligés, car ils seront consolés » est-il dit dans le sermon sur la Montagne(Matthieu, 5,4).

Sans doute est-ce la raison profonde de la belle invention de la boîte à empathie et de la création du culte de Mercer dans le sublime roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Cette boîte exprime exactement les concepts d’Agape, de souffrance et de résurrection au sens théologique. Mais de quoi s’agit-il ?

B. La boîte à empathie

L’adepte célèbre le culte de Mercer par l’intermédiaire d’une boîte à empathie, un petit poste de télévision avec deux poignées permettant de fusionner littéralement avec Wilbur Mercer. 
Mercer est un vieil homme qui monte avec beaucoup de difficultés la pente d’une montagne stérile tandis qu’il se fait lapider. Pour que le culte fonctionne, il faut associer souffrance et empathie. Pour cela il suffit à l’adepte de ce culte de saisir les poignées de la boîte en se penchant vers l’écran. Le fidèle peut alors non seulement regarder, mais participer à la Passion au sens christique de Mercer.
L’adepte incarne pleinement Mercer dont il partage la souffrance, la douleur.
La réunion de l’Agape et de la souffrance au sein du même creuset par l’intermédiaire de Mercer est un substitut de l’Eucharistie ; quant au rite, il permet d’accéder à une immortalité temporaire, la Passion de Mercer pouvant se vivre indéfiniment.
Aussitôt après avoir terminé son ascension après bien des mortifications, Mercer se retrouve frappé à terre et projeté dans le royaume des morts rempli d’os et de chair en décomposition. Le Temps est suspendu. 
Puis de façon imperceptible, la matière se recompose, les morts ressuscitent, Mercer sort de la tombe et recommence son ascension. Un culte fusionnel qui sur le plan initiatique n’est pas sans rappeler le Grand Œuvre alchimique, la légende d’Hiram, ainsi que le mythe de l’Éternel retour
Dans l’Exégèse, Philip K. Dick explique avoir créé cette « boîte à empathie » pour retrouver sa sœur jumelle par-delà la mort et rejouer avec elle le mythe de l’éternel retour ad infinitum

C. Le temps initiatique

Lorsque Mercer séjourne parmi les morts, le temps est presque à l’arrêt. Ce n’est que quand il sort de la tombe qu’un autre cycle s’enclenche et que les aiguilles du temps cosmique recommencement à tourner. 
Le nouveau cycle ne peut s’enclencher que parce que l’ancien est terminé. Ce qui implique l’œuvre au noirpréalable correspondant à la purification de la matière. Pour que Mercer ressuscite, il faut que d’un point de vue initiatique « la pierre sue sang et eau  et que la chair quitte les os. Alors seulement la Rose s’épanouit au cœur de la croix. »
Le Temps initiatique est dépendant des nombres. Les pythagoriciens considéraient que tous les nombres se réduisaient aux neuf premiers selon la matrice archétypale. Le nombre 10 marquant le couronnement de l’œuvre. Ainsi le 9 conduit au 10 auquel il est indissolublement lié.

On retrouve la même idée dans la kabbale où le 9 correspond à la valeur d’Emeth la Vérité, en hébreu valeur 441 soit 9. Ainsi c’est en suivant la Vérité que l’on trouvera l’Unique et que la Matronita retrouvera le Roi, ce qui au niveau du Nouveau Testament correspond à Jean 16,13-14 : « Quand le Paraclet sera venu, l’Esprit de Vérité, il vous conduira à moi […] » 

Dans le Tarot, l’arcane IX exprime exactement la même chose. L’Esprit de Vérité luit dans les Ténèbres, à travers la Lampe tenue par L’Hermite, il suffit de le suivre pour être délivré du mal, car la Lumière triomphe toujours de l’obscurité ainsi qu’il est dit : Lux ex Tenebris invictus

La même représentation se trouve au cœur du récit de L’Invasion divine, puisque c’est grâce à plusieurs figures tutélaires, représentatives de la Vérité, qu’Emmanuel retrouve son identité et récupère son trône. 

Mais l’angoisse métaphysique est toujours là, car comment savoir si la Lumière qui luit dans les Ténèbres est la Vraie Lumière et non son reflet ?

D. Le singe de Dieu 

Que penser lorsque l’on découvre que Wilbur Mercer est un acteur minable et le culte de Mercer une imposture créée par le gouvernement pour endormir le peuple ? Faut-il craindre le pire ou n’est-ce pas Mercer qui nous éprouve ? 
Ne vaut-il pas mieux continuer de croire puisqu’après tout, il n’y a que la foi qui sauve. Ainsi qu’il est écrit dans saint Paul (Galates 2,16) : « c’est par la Foi en Jésus- Christ que l’homme est justifié », mais pour entrer au royaume des cieux, la Foi n’est pas suffisante.
Comment savoir qu’il s’agit bien de l’Esprit de Dieu ? Selon saint Paul « l’une des rares marques à laquelle on reconnait qu’une âme est conduite par l’Esprit de Dieu est la souffrance et l’épreuve ». N’est-ce pas exactement son cas ?
Ce n’est pas un hasard si Philip K. Dick évoque la théorie du Singe de Dieu dans « Si ce monde vous déplait ». Le singe de Dieu est un concept qui va hanter tous les mystiques du Moyen Âge et cette notion ne peut qu’inquiéter Dick davantage.
Le Mal excelle dans l’Art de singer le Bien.
La bienheureuse Hildegarde de Bingen éprouva cette angoisse de manière si intense qu’elle dût la confier à saint Bernard qui la rassura, mais les choses ne sont pas aussi simples, car il est rare de voir des âmes conduites vraiment par l’Esprit de Dieu.

VI. QUEL EST SON NOM ?

A. La Vérité ?

La Vérité ? Oui, mais laquelle ? Quel est son Nom ?  Zina ?
[…] Zina entretint Emmanuel d’une première identité qu’elle avait eue autrefois. Des milliers d’années auparavant, raconta-t-elle, elle avait été Ma’at la déesse égyptienne qui représentait l’ordre cosmique et la Justice […] La déesse de la Véracité[…], écrit Philip K. Dick.
La Déesse change de nom au fil du temps et L’invasion divine foisonne de noms substitués. C’est en les connaissant tous qu’Emmanuel pourra réintégrer sa nature divine.
Ainsi apparaissent dans le désordre Athéna, Pallas, Cybèle, la Shekhina etc. Toutes ces figures tutélaires vont l’aider à se ressouvenir de sa nature divine afin de retrouver sa place au centre du Tétragramme Yod He Vav He.
Lorsque le Divin Réparateur aura recouvré totalement la mémoire, le Shin, troisième des lettres-mères et symbole de l’Esprit, s’inscrira en lettre de Feu au cœur du Tétragramme, telle la Rose crucifiée en son centre, pour donner Yod He Shin Vav He, car YEHOSHUAH est son Nom ; il signifie Jésus, mais aussi Sauveur.

Mais est-ce le vrai ? 

B. Zina ?

« Tu mens Zina ! […]
— C’est ma véritable apparence, Je te le jure […]
— Zina, tu n’as pas de véritable apparence, Je te connais. Tu peux prendre toutes les formes. Toutes celles qui te plaisent à n’importe quel moment. Tu vas de moment en moment comme une bulle de savon. » […]
 Baisse ta vitre, conseilla-t-elle. Il ne fait pas froid. » 
Il commença : « La chaleur dans le Jardin des Palmiers…
— Une chaleur qui brûle et qui dessèche, le coupa-t-elle. Qui calcine le monde et le transforme en désert. »

Philip K. Dick fait clairement allusion aux Écritures, les Palmes étant le symbole de la Victoire et l’Ascension. Pour les chrétiens comme Philip K. Dick ils sont la certitude de l’immortalité et la résurrection des Âmes à la fin des Temps
[…] Il dit : qui es-tu ? 
Elle répondit en riant : « Je m’appelle Zina, Fée.
— Je pense, dit-il avec embarras, que tu…
— Yahweh, déclara la femme, tu ne sais qui je suis et tu ne sais où tu es […]

Cette phrase fait une fois encore clairement allusion aux Écritures et à l’épisode du Buisson ardent du Livre de L’Exode (chapitre 3). Au cours de cette théophanie qui a lieu sur le mont Horeb, Moïse demande à Dieu : « S’ils me demandent quel est ton Nom, que dire ? Dieu répond par une phrase étrange : Ehyeh Asher Ehyeh traduit au choix par les kabbalistes par « Je serai qui Je serai » ou « L’Être qui sera « ou « Je suis qui je suis ». 

On trouve aussi l’image du Buisson ardent dans ce passage très court:
Le feu l’éblouissait et lui brulait les yeux, il les ferma et se protégea le visage du bras. Qui est-ce ? demanda-t-il.
La voix répondit : c’est Ehyeh.
— Je suis ton guide reprit-elle. Comme le dit le Sepher Yetsirah : Comprends cette grande sagesse, cette connaissance, renseigne-toi sur elle et médite-la, rends-la évidente et ramène le Créateur sur son trône.  
[…] Il faudra me faire confiance comme Dante à son guide à travers les Enfers.

Il n’est jamais facile d’annoncer des temps nouveaux avec des mots anciens, c’est pourquoi la Déesse universelle, la Sophia a été honorée sous 10 000 noms :  Isis, Ishtar, Astarte, Vénus, la Rose de Saron, mais aussi la Shekhina, la Colombe du Cantique des Cantiques et le Paraclet, L’Esprit de Vérité.
Qui est la vraie Emeth, la Vérité vraie ? Qui est la femme écarlate de l’Apocalypse ? Comment faire la différence ? Le Temps est un Simulacre, un monde inquiétant où Herman Goering est un voyageur temporel et où la Sagesse, Sophia est l’Éon du 30e cercle.

C. Gubble ?

Un jour, Sophia voulut contempler le Plérôme, le monde de la plénitude pour son plus grand malheur, car dès lors qu’elle eut franchi le dernier cercle, elle fut éblouie et chuta dans notre monde où Dick la cherche désespérément tout en se cherchant lui-même. 
La Chute, le caput mortuum des alchimistes, s’appelle Gubble chez Philip K. Dick, un terme que l’écrivain a inventé de toutes pièces pour décrire l’entropie, le chaos, la décomposition vers lequel dirige le monde, l’onde zéro théorisé par Terence Mc Kenna. Gubble, un mot dont la prononciation anglaise n’est pas sans ressembler à celle de Goebbels, l’alter ego du voyageur temporel Goering précédemment cité, tous deux de sinistre mémoire.
De la Croix au Creuset, du Christ à la Pierre Philosophale, il n’y a qu’un pas à franchir en Langue des Oiseaux. La réintégration du Cosmos tout entier, de toutes les créatures spirituelles ou matérielles est le but ultime de la Gnose.  L’Univers s’est dégradé et le divin Réparateur, Christ-Emmanuel va inscrire, par l’intermédiaire de la Colombe, Œuvre au blanc, et la préfiguration de l’incarnation de l’Esprit, Œuvre au Rouge, un nouveau Shin au centre du Tétragramme.

D. L’Âtman ? 

Tout cela et plus encore est écrit dans la Trilogie divine. Que ceux qui en doutent « sautent dans l’urinoir, ils y trouveront de l’Or ».

Ehyeh Acher Ehyeh [Je serai qui je serai]  
« Je suis Ubik
Avant que l’Univers soit, je suis.
Je suis le nom et ce nom n’est jamais prononcé.
Je suis appelé Ubik mais ce n’est pas mon nom.
Je suis et Je serai toujours ».
Asher Ehyeh Asher

Qui est Ubik ? L’Âtman, répond PKD dans l’Exégèse : « L’immensité, le calme, le silence irrésistibles dans lesquels vous vous sentez immergé, sont ce qu’on appelle l’Âtman ou le Brahman silencieux […], mais ce n’est qu’une étape de la réalisation du Divin et de ce passage de l’être en la Conscience supérieure ou divine que nous appelons Transformation ».

VII. LE TEMPS COSMIQUE

A. Le temps orthogonal

Dans son essai Hommes, androïdes et machines, Philip K. Dick écrit : « Le vrai temps orthogonal est circulaire », mais à très grande échelle, comme la Grande Année des Anciens ou pareillement à l’idée de Dante sur l’écoulement temporel de l’éternité dans La Divine Comédie. Au Moyen Âge, certains penseurs comme Scot Erigène avaient commencé à pressentir la vraie éternité ou l’intemporalité, mais d’autres pressentaient que l’éternité était fonction de temps (l’intemporalité serait un état statique), bien que ce temps fût alors bien différent de la perception qu’on en a. On en trouve un indice dans la proposition maintes fois reprise par saint Paul, selon laquelle les derniers jours du monde seraient aussi le Temps de la Restauration de toutes choses. Il devait certainement avoir suffisamment ressenti ce temps orthogonal pour comprendre qu’il contient en lui sur un plan simultané ou par extension simultanée, tout ce qui a été, tout comme les microsillons d’un disque contiennent la partie de la musique qu’on a déjà entendue : ils ne disparaissent pas après le passage du diamant. Un disque vinyle est en fait une longue piste hélicoïdale qu’on peut représenter entièrement selon la géométrie plane dans l’espace. » 

Le concept de temps orthogonal n’est pas sans susciter notre étonnement, car cette déclaration de Philip K. Dick est en rapport avec les hypothèses mathématiques les plus hardies qui considèrent notre univers visible, celui de la matière comme un conteneur à 4 dimensions dont 3 sont dites spatiales faisant bloc, donc interchangeables. L’autre dimension étant non spatiale, mais temporelle. En clair, le temps étant orthogonal aux dimensions spatiales, un objet situé dans un volume spatial subit le temps qui se déplace d’instant en instant. Cette propriété créée en quelque sorte le temps et détermine la mesure d’une distance dans cet espace spatio-temporel. Si le temps est orthogonal, on peut le considérer au sens mathématique comme un espace imaginaire

B. La grande année des Anciens 

Dans un autre passage, Philip K. Dick écrit : « Quand les personnages meurent, c’est la fin du roman. Et le livre redevient poussière. Dont il avait été fait. Ou bien il s’en retourne, comme le Christ mort, dans les bras de sa mère aimante, tendre, compréhensive, remplie de douleur et bien en vie. Et un nouveau cycle commence ; il renaît d’elle, et l’histoire, une autre histoire, différente peut-être, meilleure encore commence ». Des citations qui confirment que Philip K. Dick connaît parfaitement la théorie de l’Éternel retour et la nature du lien cosmique qui unit le nombre 8 et le nombre 9 en rapport aux signes de la Vierge et des Poissons dont la multiplication donne le nombre 72. 

De quoi s’agit-il exactement ?
72 est en relation avec une ère zodiacale. Le déplacement annuel du point vernal (qui témoigne de la précession des équinoxes évoquée par Philip K. Dick) s’effectue à raison de 1° tous les 72 ans. Ainsi le soleil se lève au printemps dans un signe zodiacal (c’est à dire 1/12e du cercle, donc 30°) pendant une durée de 72×30 = 2160 ans. Le cycle complet des 12 cycles du zodiaque prend ainsi 25 920 ans. On le nomme Grande année des Anciens ou Grande année pythagoricienne. Le nombre 9 annonce le retour du multiple dans l’Unité primordiale. La boucle se referme. Philip K. Dick connaît parfaitement cette théorie et y associe fort justement La Divine Comédie.

Il est important de noter cependant que pour assurer le renouvellement perpétuel de la Manifestation, le nouveau cycle n’est pas exactement conforme au précédent, son point de départ s’effectue un degré plus haut.  Le kabbaliste Georges Lahy utilise l’expression « faire boiter le cercle », une boiterie initiatique parfaitement suggérée dans la dernière citation de Philip K. Dick ; une preuve supplémentaire de sa connaissance parfaite des doctrines ésotériques et initiatiques et de leurs différentes façons de conceptualiser le Temps cosmique.

C. Le livre d’Isaïe

« La voix de Mr Runciter [personnage clef d’Ubik et incarnation du Logos] n’est autre que cette même voix que chaque bulbe, graine ou racine du sous-sol, notre sous-sol, entend pendant notre hiver. Chacun entend :Réveillez-vous, Que les dormeurs s’éveillent ! » écrit P. K. D. 
Une image pour exprimer à sa manière les mystères d’Éleusis et le Livre d’Isaïe.
Le sous-sol d’Ubik est une représentation symbolique de la caverne initiatique, à mi-chemin entre les ténèbres des entrailles de la Terre et la clarté qui provient du dehors. Toute maturation exige en premier lieu l’obscurité des profondeurs. La graine requiert d’être enfouie au sous-sol représentation de la terre avant de pouvoir se transformer en plante et s’épanouir sous l’action du soleil. De même qu’il faut à l’embryon un séjour de 9 mois dans le ventre de sa mère avant de naître au 10e mois. L’Or philosophal des alchimistes demande pour être réalisé l’enfermement du plomb dans l’aludel. Toutes ces observations sont en résonance avec le début du texte de la Table d’Émeraude : « Le soleil est son père, la lune est sa mère, le vent l’a porté dans son sein. La Terre est sa nourrice ».
Dans les ordres initiatiques, la maturation, qui fait passer l’impétrant de l’ignorance du monde profane à la connaissance, a toujours lieu dans les lieux obscurs.
Cette caverne métaphorique, chacun la porte en soi. Dans la kabbale, on la retrouve dans la lettre hébraïque Beth ב, ouverte pour laisser entrer la lumière et accueillir la graine, le Yod et dans le soufisme, elle est dans la lettre arabe ن Nûn, au cœur de laquelle le bulbe, symbolisé par le point attend que la voix du Logos l’appelle pour se lever et germer. L’athanor est le sous-sol de Mr Runciter qui permet la recomposition et l’élévation de l’Âme symbolisé par le grain après sa maturation.

Maturation : 5 Su… l’Hexagramme de l’Attente, la Nutrition.
Elévation : 46 Cheng… 46 = 4+6 = 10 = 5+5
5 la moitié d’un cycle, « au milieu du temps ». Hasard ? 
L’Univers est synchronisé, et le mystérieux 515 de la prophétie dantesque n’est jamais loin lorsqu’il est question de la nature du temps cyclique comme on va le voir plus loin.
Du point de vue initiatique, la maturation des grains du sous-sol de Mr Runciter relève du mythe de l’épi de blé, Shibboleth en hébreu, qui est une clé mystique de la réintégration dans l’Unité reliée non seulement à la roue cosmique du Temps, le Galgal, mais aussi au mythe du Graal de Parzifal (Galaad) que Philip K. Dick associe à l’espace-temps (en citant Mircea Eliade l’auteur de L’Éternel retour).
Le grain dans le sous-sol ne demande qu’à être appelé par le Verbe pour se relever et se réveiller ainsi qu’il est dit dans le verset 29 du chapitre 26 du Livre d’Isaïe : « Que tes morts revivent, que mes cadavres se relèvent ! Réveillez-vous ! Et tressaillez de joie, habitants de la poussière ».
La voix qui appelle les bulbes, les graines du sous-sol au cœur de la nuit obscure de l’âme est celle de Mr Runciter Aka le Logos et Philip K. Dick est son prophète, qu’importe qu’Ubik soit un livre de science-fiction et que le Logos se nomme Mr Runciter. L’Esprit souffle où il veut

D. Le Livre des Morts tibétains

Le songe conduit à l’éveil et Ubik vient d’un rêve ou plutôt d’une série de rêves comme Philip K. Dick le dit lui-même. Le sommeil est une seconde vie, écrit Nerval, il permet d’accéder à la connaissance et la révélation. La quête initiatique de Philip K. Dick est de même nature que celle de Dante dont les premiers vers de la Divine Comédie évoquent l’éveil d’un homme « plein de sommeil » perdu dans une forêt aussi obscure que le sous-sol de Mr Runciter.
Ce n’est pas l’effet du hasard si le père d’Ubik cite le poète florentin près de 30 fois dans son Exégèse pour décrire ses visions de nature hypnagogique et chercher son chemin à travers un temps suspendu entre deux états de conscience. 

Mais où est la réalité ? 
« Tu sais ce qu’Eliade raconte à propos du Temps du rêve chez les aborigènes d’Australie ?  Il dit que les anthropologues ont tort de croire que les Temps du rêve se situent dans le passé. Eliade dit qu’il s’agit d’une autre espèce de temps qui se déroule en ce moment même et auquel les aborigènes peuvent avoir accès ; c’est le temps des héros et de leurs actes. Attends je vais te lire un passage » Un silence. Merde, je ne le retrouve pas. Mais pour leur rite d’initiation, ils doivent subir des souffrances terribles. Tu as beaucoup souffert lors de ton expérience, toi aussi. Tu avais cette dent de sagesse et tu… […] On décrit ça dans le Livre des morts tibétains  ; c’est le voyage dans l’autre monde. Mentalement tu étais en train de mourir ! À cause du stress et de la peur ! C’est comme ça qu’on fait – le saut dans la prochaine réalité ! Les Temps du rêve ! »

E. Divination 

Les écrits de l’antiquité définissaient la prophétie comme un délire, c’est d’ailleurs du mot mania (la folie) que le grec a tiré celui de révélation (manikè) puis celui de divination (mantikè) ; le prophète hébreu Jérémie dit d’ailleurs de lui-même : « Je suis un homme saoul, un homme égaré par le vin, à cause de Yaveh et de ses paroles saintes ». Quant à Platon, il écrit dans le Timée que « nul homme dans son bon sens ne parvient à la divination véridique ».
« Les fous disent souvent la vérité […] Alors il devrait y avoir davantage de fous. »
La technique utilisée par Philip K. Dick pour évoquer des concepts théologiques n’est pas sans ressembler à celle de la parabole. En tout cas, on peut l’entendre ainsi si l’on analyse sa méthode pour expliquer la notion de Paraclet dans L’Invasion divine comme on va le voir.
Selon Le Dictionnaire de la Bible, « une parabole est une sorte d’allégorie utilisée pour rendre accessible par des exemples concrets un enseignement trop abstrait au plus grand nombre » ; ce qui semble bien être le cas ici. La seule différence se situe au niveau de la forme originale du récit. 

VIII. COLUMBA

A. Parakalein

« Elle montra l’ardoise qu’elle lui avait donnée. « Demande-lui davantage d’informations au sujet de l’Auxiliaire. »
Un mot apparut sur l’ardoise : Appeler.
« C’est tout ce que tu peux me dire ? s’informa Emmanuel.
Un autre mot se forma, un mot grec : Parakalein.
Il s’interrogea sur cette nouvelle entité qui était venue au monde… qui pouvait être appelée par ceux qui étaient dans le besoin […] Il était perplexe
« Appeler à l’aide : parakalein. Étrange, pensa-t-il. Le monde évolue alors même que sa chute s’accélère. Il y a deux mouvements distincts : la chute et, en même temps, le travail de réparation qui va vers le haut. Des mouvements antithétiques, sous la forme d’une dialectique de toute la création et des pouvoirs en lutte derrière elle. »

La dialectique de la création est le mouvement incessant de la vague cosmique, la pulsation universelle dont l’équilibre entre le Bien et le Mal est précaire. 
« Felix culpa dit Rybis […] Cela signifie Heureuse Faute, en référence à la chute originelle. S’il n’y avait pas eu de chute, peut-être qu’il n’y aurait pas eu d’incarnation. Pas de naissance du Christ. »
En effet, si une des deux forces antagonistes n’existait pas, il n’y aurait pas de mouvements, pas de vie et le Monde de l’action dans lequel nous vivons n’existerait pas.  Ce concept est lié à la théorie cyclique du Temps tant au niveau macrocosmique que microcosmique.
« Dans la vie de tous les jours alternent la cosmogonie et l’apocalypse : créateurs et démolisseurs quotidiens, nous pratiquons à une échelle infinitésimale les mythes éternels ; chacun de nos instants reproduit et préfigure le destin de semence et de cendre dévolu à l’infini », écrit Cioran dans son Précis de décomposition

La notion de péché originel occupe une place importante dans la théologie, car elle force à méditer sur l’origine du Mal. Est-il consubstantiel à Dieu ? Il y aurait ainsi un Dieu bon et un Dieu mauvais (comme le symbole du Yin/Yang, les deux serpents noir et blanc entrelacés autour de l’arbre de vie, etc.) ?
Cette question à la base du Gnosticisme a hanté les Pères de L’Église, saint Augustin, de nombreux mystiques et des hérétiques qui ont vite fini sur les buchers de l’inquisition. Elle constitue le cœur de la théologie apophatique de la mystique rhénane et il n’est pas étonnant qu’elle inquiète Philip K. Dick.
Heureusement il y a le paraclet que peuvent appeler ceux qui sont dans le besoin !
Le substantif du verbe grec parakalein : appeler auprès de soi, consoler, paraklêtos signifie paraclet. Ce terme propre à Jean désigne « celui qui aide », mais aussi « l’intercesseur », « l’avocat », « le défenseur », « le consolateur ». Il est l’Esprit de Vérité, l’émanation de la Sagesse et la Colombe est une de ses représentations.
Au niveau alchimique la blancheur de ce volatile annonce le couronnement prochain de l’Œuvre. Comme le déclare énigmatiquement Emmanuel : « dans ce creuset nous croissons ». En effet, L’Or des philosophes est Christ-Emmanuel, c’est dans le creuset que la matière est spiritualisée et qu’Emmanuel réintègre sa nature divine. N’est-il pas écrit au-dessus de la croix INRI (Igne Natura Renovatur Integra) ?
Suivons la Colombe, l’Esprit de Vérité puisqu’il est écrit dans Jean (16 :13) « quand le Consolateur sera venu l’Esprit de Vérité, il vous conduira dans toute la Vérité […] » 

B. Stanley Park, Vancouver, British Colombia

Il n’y a pas de hasard. La scène se passe au Stanley Park, Vancouver British Columbia. Columbia comme la Colombe et nous sommes toujours dans L’Invasion divine qui décidément recèle bien des secrets. 
— Zina et Emmanuel marchent ensemble à travers les pelouses verdoyantes, au milieu des grands arbres. Ceux-ci, il le savait n’avait jamais été coupés ; c’était la forêt primordiale
— C’est infiniment beau confia-t-il à Zina.
— C’est le monde, répondit-elle.
— Dis-moi qui tu es…
Zina répliqua : « Je suis la Torah. »

La forêt primordiale, au cœur de laquelle Zina révèle à Emmanuel qu’elle est la Torah (un autre de ses nombreux noms substitués), a toute son importance. La forêt primordiale correspond en effet du point de vue symbolique à l’Arbre du Monde qui est aussi l’Arbre de Vie de la kabbale, l’Arbre séfirotique dont les colonnes de droite et de gauche offrent l’image de la dualité : la rigueur et la miséricorde, équilibrées par la colonne du milieu.
Situé au centre de la « Jérusalem céleste », on peut le mettre en résonance avec le Paradis terrestre au pied duquel partent 4 fleuves se dirigeant vers les 4 points cardinaux, écrit René Guénon. Ces 4 fleuves tracent une croix horizontale sur la surface même du monde terrestre et proviennent d’une source unique correspondant à l’éther primordial.
Cette source est celle de la Torah [du point de vue de la kabbale, la valeur de cette source est 70 valeur de Sod le secret], de La Fontaine de jouvence, du Breuvage d’Immortalité, de l’Amrita des hindous, du soma védique et de l’Haoma mazdéen. 

Quant aux 4 fleuves, chacun d’eux correspond à un flux qui se rapporte à la phase d’un développement cyclique représentant les 4 âges de l’humanité.

C. Ein Soph

Quelques lignes plus bas Emmanuel pose la question ultime et découvre sa véritable nature. La suite appartient au Zohar et au Cantiques des Cantiques.
— Regardemoi dit Zina
Il la regarda et vit une jeune femme qui portait une couronne, assise sur un trône. « Malkuth déclara-t-il.
« Le plus bas des 10 sephiroth — des rameaux de l’Arbre de Vie.
— Et toi, tu es l’Éternel et infini, Ein Soph, ajouta Malkuth. Le premier et le plus élevé des sephiroth ; 
— Tu avais prétendu être la Torah.
— Dans le Zohar […]
— Alors tu me connais maintenant. Ein Soph dit Malkuth. Est-ce que cela te plaît ?
— Non, répondit-il, car ce que tu dis est vrai, mais il reste encore un voile à retirer de ton visage.
Une dernière étape à franchir […]
— Exact, mais tu dois trouver par quel chemin […]
— Tu as deviné, mais ce n’est pas suffisant. Il faut mieux faire que deviner ; il faut savoir […]
— Que tu es belle, Malkuth, s’écria-t-il. Bien sûr que tu es ici dans le monde et que tu aimes le monde ; tu es le rameau qui représente la Terre. Tu es la matrice de toute chose ; les neuf autres sephiroth de l’Arbre sont engendrés par toi. 
— Même Keter qui est le plus haut, dit calmement Malkuth […]
— Tu es ma compagne et mon amie, mon guide. Mais qu’es-tu donc réellement ? Sous tous ces déguisements ? Je sais que tu es, et… Il posa sa main sur la sienne. « Je commence à me souvenir. La Chute quand l’essence divine s’est divisée en deux. 
— Oui fit-elle […]
— La seule chose qu’il avait à faire était de la nommer. Nommer c’est savoir, pensa-t-il. Savoir, et mander, appeler.

On ne peut qu’être admiratif devant les connaissances kabbalistiques et théologiques de Philip K. Dick. On se permettra cependant d’émettre une simple remarque. Associer le nom d’Ein Soph à un personnage ou une émanation est inconcevable, car ce mot signifie « le hors limite qui ne peut être imaginé ». Il est l’unité indiscernable, la racine de toutes les racines, et désignée comme ce que la pensée ne peut pas atteindre. Compte tenu de cela, il eût sans doute été mieux de mettre Métatron qui a l’avantage de posséder la même valeur (314 = 8) qu’Emmanuel (197 = 8), ce qui permet de l’associer au nom divin Shaddaï de valeur 314 = 8.
Cette version est d’ailleurs celle qui prévaut du point de vue de la kabbale et cela d’autant plus vrai que Métatron est l’Ange de Yahweh, la manifestation du Saint-Esprit. Symbole de l’illumination et de la transcendance, il est l’Esprit de Vérité qui guide vers la Vérité tout entière.

D. Le 515

Philip K. Dick était un admirateur de la Divine Comédie comme nous l’avons écrit à plusieurs reprises et nous pouvons relier la prophétie du 515 qui figure dans la Divine Comédie à L’Invasion divine, car Ha Hot, le signe y occupe une place importante et qu’il est directement lié à la notion de Shemitah signifiant cycle. 

Nous avons déjà évoqué l’importance d’un point de vue eschatologique de Shaddaï pouvant s’entendre comme celui qui met fin à un cycle en disant assez, ça suffit !  En partant de cette observation, on peut relier Shaddaï et le Paraclet au mystérieux nombre dantesque 515, ce nombre pentagonal qui est celui de L’Envoyé de Dieu, que Dante fait dire à Béatrice dans la Divine Comédie

Dans cette configuration le Signe Ha Ot/Emmanuel est le 515, celui qui vient réparer le Shin défectueux de valeur 300 qu’Abraham Aboulafia associe à la lettre hébraïque Guimel de valeur 3, commençant par G comme Gnose, Graal, Galgal et Guilgoul.

Selon le Sod ha Ibour, le secret de la gestation, un enseignement de la kabbale sur la nature du temps et son calendrier ainsi que toutes les lois de renouvellement de la vie, seul le Messie pourra modifier ce calendrier et le rectifier.

On retrouve la même théorie au niveau du Taoïsme, ce que confirme René Guénon dans Les symboles de la Science sacrée qui unit ces deux traditions en identifiant Guimel à la « Grande Unité », Taijitu, « La Poutre faîtière » du Taoïsme et Dieu lui-même (Yod /God), le Maître de la dialectique flip/flop ou push/pull, organisateur des cycles cosmiques.

E. La Shekhina

L’Invasion divine dissimule habilement un petit traité de Gnose et de kabbale prophétique entre ses lignes. Certes il y a peu de mots hébreux, mais cela n’a aucune importance puisque tout y est parfaitement ordonnancé au sens ésotérique et initiatique ; ce qui démontre le génie de Philip K. Dick, les trois livres de la Trilogie divine qui en comportent quatre n’étant en aucun cas le « délire métaphysico-baba d’un schizophrène », comme certains la qualifient, mais un chef d’œuvre gnostique, dont l’exégèse est inépuisable.
[…]
— Main dans la main, Emmanuel et Zina marchaient à travers les sombres bois du Stanley Park, VancouverBritish Columbia.
« Tu es moi, dit-il. Tu es la Shekhina, la Présence immanente, qui n’a jamais quitté le monde. » La face féminine de Dieu, songea-t-il. Connue des juifs et d’eux seuls. Au moment de la Chute primordiale, l’Essence divine s’est scindée en une part transcendante séparée du monde, qui était Ein Soph, et une autre part, la part féminine, immanente, qui est demeurée avec le monde, tombée avec Israël […]
Ces deux portions de l’Essence divine, pensa-t-il ont été séparées l’une de l’autre pendant des millénaires. Mais maintenant nous sommes à nouveau réunis, la moitié masculine et la moitié féminine de l’Essence divine […]
Chacun de nous est l’autre, dit Zina, et nous nous sommes retrouvés et à nouveau ne formons plus qu’un. La cassure est abolie.

Nous ferons la même remarque que celle que nous avons faite dans le paragraphe consacré à Ein Soph. Le parèdre de la Shekhina est selon la kabbale Métatron par qui elle se manifeste et dont l’apparition correspond à la Gloire et non Ein Soph.
Si la Shekhina n’apparait pas dans la Bible ; on trouve en revanche sa racine shaken, décrivant Dieu « demeurant » parmi les hommes ou dans Jérusalem.
Pour les kabbalistes la Shekhina correspond comme l’écrit Philip K. Dick à la sephira Malkuth, que l’on peut considérer comme le réservoir intérieur des sephiroth et associé à He la dernière lettre du tétragramme YHVH
On peut donc l’entendre comme Shakin He, la demeure du He, c’est-à-dire la permanence du souffle divin.
Elle est aussi la Lumière du Shin, la nuée qui enveloppe Dieu associée à la Shefa, le flux, la rosée de résurrection qui va pouvoir se déverser à nouveau des mondes d’en haut sur notre monde. La lettre réparée, l’Univers sera reprogrammé avec plus de précision. Hélas, selon le principe d’entropie tout se dérègle et les forces ne restent jamais trop longtemps à l’équilibre.

IX. LE CYCLE

A. Bélial

Bien que plus de dix-huit siècles séparent les écrits gnostiques de L’invasion divine, on peut rattacher ce roman à cette doctrine.
La Tradition gnostique enseigne qu’il existe deux Univers, le premier est l’Univers primordial qui émane de l’Éther, le second, l’univers secondaire qui n’est qu’une grossière copie du premier. Celui que les gnostiques appellent le Démiurge retient l’humanité prisonnière de la matière.
Dans L’Invasion divine le geôlier du monde se nomme Bélial, l’incarnation du Mal dans les Écritures.
Il s’écrit Beth Lamed Yod Ayin Lamed soit 2+30+10+70+30 = 142 = 7, nombre parfait qui recouvre la lettre Yod (10) et Aleph (1). Cette valeur gématrique donne la capacité à Bélial de singer Dieu si parfaitement que les forces ne restent jamais longtemps à l’équilibre. 
« Le serpent venimeux a été vaincu, mais les ténèbres demeurent » écrit Philip K. Dick.

B. Stella Matutina

Du magasin il appela Elias Tate, le tirant du sommeil. Élie, Élie, entonna-t-il l’heure est venue.
— Quoi ? marmonna Élie. Il y a le feu au magasin ? De quoi parles-tu ? C’est un cambriolage ? 
— La non-réalité est de retour, annonça Herb Asher. L’Univers a commencé à se dissoudre. Ce n’est pas le magasin ; ce sont toutes les choses.
— Tu réentends la musique, dit Elias.
— Oui
— C’est le signe […]
Ils ont laissé un accident survenir, comme au commencement.
Ainsi les cycles s’accomplissent et les prophéties aboutissent à leur conclusion.

Un cycle s’est fermé pour céder la place au suivant, l’Amour a tué la Mort, mais temporairement seulement.
« La cause première est en même temps la cause finale et la fin nécessairement identique à son principe », écrit Umar dans son Traité de Géométrie sacrée. Le 3 céleste engendre le 4 terrestre, le 4 représentant ésotériquement le nombre de manifestations…

L’ange de lumière d’avant la Chute, celui qui était le plus beau, l’étoile du matin, la Stella Matutina, gisait à terre, sa lumière éparpillée en fragments. […]
 — Comme il est tombé bas 
— Et tout l’ensemble des choses avec lui […]
— Ne redeviendra-t-il jamais ce qu’il a été autrefois ? questionna Herb Asher.
— Peut-être, fit-elle. Peut-être le redeviendrons-nous tous […]
Au-dessus d’eux la machine municipale travaillait à rassembler pour les évacuer les restes de Bélial. À rassembler les fragments brisés de ce qui avait jadis été la Lumière.

« Rassembler ce qui est épars » une formule ésotérique qui n’est pas sans faire penser au mythe d’Osiris, dont le corps dispersé fait l’objet de la Quête d’Isis.

La fin de ce roman magnifique n’est pas forcément celle que l’on croit, car comme l’écrit Philip K. Dick lui-même dans SIVAFrag 30 : « Le monde phénoménal n’existe pas ; c’est une hypostase de l’information traitée par l’Esprit » […] L’Empire n’a jamais pris fin. » Dans quelle réalité sommes-nous ? 

L’Invasion divine nous conduit à plusieurs réflexions sur la Vague du Temps et Bélial que Philip K. Dick nomme l’étoile du matin, la Stella Matutina, ce qui prouve sa parfaite connaissance de l’ésotérisme du Graal

 « Le Graal est une chose dont on lit clairement le nom dans les étoiles », écrit Wolfram von Eschenbach et, de fait, certains associent l’étoile luciférienne à la constellation de la Coupe et son étoile la plus brillante nommée Crater, le mot crater désignant un vase, un bassin de fontaine ainsi qu’une entrée souterraine qui n’est pas sans faire penser à la grotte, la matrice de la Terre-Mère. 
Le Graal est l’étoile flamboyante qui conduit au centre du Temple, au cœur du Monde. Selon la légende, la coupe du Graal aurait été taillée par les anges sur 144 faces dans l’émeraude tombée du front de Lucifer, pendant sa chute. Pour René Guénon, cette pierre est l’Ûrna, la pierre frontale symbolisant le troisième œil de Shiva qui dans l’iconographie hindoue exprime « le sens de l’Éternité », le centre de l’Être intégral. 

Le nombre 144, représente la perfection multipliée par elle-même, la perfection au cube : 1+4+4 = 9 où le nombre 9 conduit à l’Adam Kadmon, évoqué par Philip K. Dick, l’homme primordial qui unifie les mondes de l’avant et de l’après création, expression de la régénération, de la germination et de l’éclosion de la vie. 

Ainsi, ce n’est pas un hasard si le mot Graal commence par un G comme Galgal, la roue cosmique du temps. C’est le secret de la Gnose.

La Trilogie divineL’Invasion divine en particulier, possède un lien très fort avec Parzifal et le roman du Graal, on peut même considérer que ce roman de Philip K. Dick repose sur la même structure ésotériqueLes deux récits évoquent la notion de Paradis perdu, l’homme a été écarté de son centre originel et il est enfermé dans la sphère temporelle, incapable de rejoindre le point unique, le centre d’où toutes les choses sont contemplées sous l’aspect d’éternité. La restauration de l’ordre primordial nécessite l’aide d’un réparateur, le G rédempteur.  
Le lien ésotérique est encore plus patent lorsque Philip K. Dick cite « le Lapis exillis préchrétien dont les propriétés magiques sont évoquées dans les traités hermétiques les plus anciens » […] et l’identifie à Zebra, le Logos, « le vrai Sauveur – ou le vrai Dieu ». 

Mais de quoi s’agit-il ? Le Lapis exillis ou Lapsit exillis est la contraction phonétique de « lapsit lapsus ex coelis » et il possède de nombreuses interprétations ésotériques.
Elle est tout à la fois la pierre d’exil qui suivait les israélites dans le désert, d’où sortait l’eau qu’ils buvaient, que saint Paul identifie au Christ, la pierre de prophétie, la pierre parlante, la Lia Fail, la « pierre de la destinée des légendes irlandaises, mais aussi et surtout la pierre fondamentale : la shetiyah placée dans le Temple de Salomon au-dessous de l’Arche d’alliance qui marque le centre du Monde.

Outre cela, la Stella Matutina est un des noms de la Vierge Marie, la déesse aux 10 000 noms : Isis, Astarte, Ishtar, Ma’at, Hécate, Diane, Pallas, etc. ainsi qu’une des appellations du Messie de la fin des temps.

L’Étoile du matin est donc tout à la fois la Colombe, l’épouse du Cantique des Cantiques, la Vierge Marie, le Saint-Esprit, le Paraclet. Associer deux symboles christiques de sexe différent peut sembler hétérodoxe, mais ainsi qu’il est écrit « Dieu créa l’homme à son image : il les créa mâle et femelle ».  Selon cette lecture, Dieu a possédé un élément masculin et féminin et la féminité divine ne peut dès lors n’être que le Saint-Esprit.

Certaines sectes gnostiques assimilaient déjà dès les premiers temps du christianisme le Saint-Esprit au principe féminin et curieusement le même argument théologique prévalait chez les albigeois et les fidèles d’Amour qui qualifiaient le Saint-Esprit de Madonna Divinita.

C. Les Témoins de l’Apocalypse

Un grand nombre d’idées que nous venons d’évoquer proviennent de la théorie des cycles et du mythe de l’éternel retour. Comme nous l’avons écrit dans notre introduction, la théorie des cycles a été développée par Norman Cohn, Mircea Eliade et Jean-Charles Pichon dans leurs ouvrages respectifs Les Fanatiques de l’ApocalypseLe Mythe de l’éternel retour et L’Hommes et les dieux, trois ouvrages qui font aujourd’hui figure d’ouvrage de référence, le livre de Norman Cohn ayant même été classé parmi les essais anglo-saxons les plus importants du XXe siècle. La première édition de L’Homme et les Dieux est datée de 1965 et elle fit l’objet de nombreuses rééditions. Cet ouvrage est une mise en perspective chronologique des grands mythes de l’humanité qui propose une philosophie nouvelle de l’Histoire. L’étude des cycles et des mythes permet en effet de repenser la place de l’homme dans l’univers.

La métaphysique de Jean-Charles Pichon se nourrit de mythes et d’histoire des religions, mais il est aussi mathématicien et poète ce qui donne encore plus de force à ses concepts. Outre cela, il possède une grande ouverture d’esprit qui lui permet d’accorder le même intérêt à la littérature de Science-Fiction que celui qu’il accorde à l’histoire des mythes et des religions. C’est ainsi qu’il écrit en 1964 un roman de science-fiction intitulé Les Témoins de l’Apocalypse que l’on peut aujourd’hui qualifier de prophétique. Ce roman est présenté comme des archives venues du futur : des évangiles écrits par 4 témoins de 2169 à 2500 d’une nouvelle ère. Ces textes semblent être des avertissements adressés à nos contemporains sur ce qui doit arriver dans un monde voué à une rapide destruction.

« Les évènements que nous vivons, et ceux que nous allons vivre répondent aux évènements des premiers siècles de l’ère chrétienne, lesquels étaient l’écho des évènements qui, 2000 ans avant le Christ avaient marqué la fin de la Sumérie, les troubles en Égypte, la naissance de l’Assyrie puis le Dieu d’Israël. » Par le biais de ces témoins du futur, l’auteur prédit l’effondrement de nos sociétés malades, la fin du matérialisme et l’émergence d’une nouvelle religion, mais déjà le dernier témoin prophétise une nouvelle inquisition.

X. LE DIEU À VENIR

Le titre de ce dernier paragraphe est emprunté à l’ouvrage éponyme de Jean-Charles Pichon qui observe l’inconscient collectif à travers les mythes, les traditions, les légendes et les événements qui adviennent au cours des siècles selon le principe de résonance. Une analyse opportune dans notre époque particulièrement sombre qui fait apparaître des concordances troublantes.

« Si l’on franchit vingt et un siècles et demi, on ne trouve point, au mois de mars de l’année du Poisson, des circonstances et des conflits très différents », écrit-il dans cet ouvrage paru en 1966 aux éditions Planète. « Pendant l’hiver précessionnel, des peuples n’ont cessé de croire à l’éternel retour, bien que ce retour ne fût évident, alors, que dans un monde des croyances et dans le sens mythique. Mais aujourd’hui que les peuples vont commencer à dévoyer, puis à démentir le Retour, il éclate dans les faits non moins que dans les mythes (parce que le mouvement alternatif des rythmes ne peut être qu’immuablement reproduit) », ajoute-t-il en expliquant plus loin que cette attente d’une ère nouvelle va de pair avec de profonds bouleversements […] que nous sommes en train de vivre. 

A. Maitreya

« Dès que Maitreya sera né, il fera sept pas en avant, et où il posera ses pieds, un joyau ou un lotus surgira. Il lèvera ses yeux dans les dix directions, et il prononcera ces mots : « voici ma dernière incarnation. Je ne renaîtrai plus à l’avenir. Jamais plus je ne reviendrai ici, mais, totalement pur, je gagnerai le Nirvana. » (Prophétie du Bouddha Maitreya)

Bien que fervent catholique, Philip K. Dick croit au retour proche de la Manifestation qui initiera un nouveau cycle. Ce nouveau cycle, il l’associe à Maitreya et un personnage énigmatique, objet de sa dernière vision, nommé Tagore (que l’on peut relier à la figure messianique de Maitreya).

Maitreya est une divinité très populaire au Tibet et au Ladakh qui possède une dimension eschatologique que Philip K. Dick relie au concept de l’Esprit saint, le Paraclet, divin, consolateur et redresseur

Ces deux représentations de la Manifestation qui concernent la « fin des temps » possèdent de nombreuses similitudes. Le nom sanscrit Maitreya signifie bienveillance, car il est le Bouddha de la Compassion qui selon la tradition tibétaine doit venir après une période de 30 000 ans lorsque la foi se sera délitée. « Cette époque sera le temps de la désolation et de la dévastation, des guerres terribles, effroyables, des épidémies auront ravagé la Terre-Mère et le malheur régnera partout dans le monde de la Manifestation », est-il dit dans une prophétie tibétaine. La fonction de Maitreya est similaire à celle du Paraclet, le Messie « réparateur » de la lettre défectueuse dans le Sepher Ha Ot, puisque ces figures tutélaires initieront un nouveau cycle sous le signe de la bonté et de la compassion correspondant à l’âge d’or.

Cependant avant cela comme chaque fois qu’un cycle se termine, une période d’occultation est nécessaire tant au niveau macrocosmique que microcosmique. « Comme un tapis qu’on roule et qu’on déroule », les cycles s’enchainent selon la formule de Jean-Charles Pichon. Ce temps de malheur est celui du Kali-Yuga de l’hindouisme et l’Œuvre au noir alchimique, la première étape de la transmutation de la Pierre. La doctrine eschatologique et apocalyptique de Maitreya rayonna très loin puisqu’on la retrouve jusque dans la région du Khorassan en Iran, le berceau de la rencontre entre le védanta et le soufisme. Ainsi que disent les Védas : « Un est la Vérité, mais nombreux sont les noms que lui donnent les sages ».

Les théosophes du XIXe siècle sous l’égide de Mme Blavatsky, notamment, reprirent le concept de Maitreya avec beaucoup d’inexactitude et au XXe siècle, l’ésotériste écossais Benjamin Creme (1922-2016), dont le nom est évoqué par Philip K. Dick, créa l’association Share international pour promouvoir le culte de la dernière incarnation de Bouddha. L’intégrité de cette association étant très discutable, les spécialistes l’associent le plus souvent à un mouvement sectaire sans intérêt. Certes, la figure de Maitreya est présente dans de nombreuses religions new age, mais il ne faudrait pas la déconsidérer pour autant, car le symbolisme de ce Bouddha des derniers temps est très riche. La représentation de Maitreya est en effet liée à Shambhala, le royaume mythique, séjour des bienheureux et « jardin des béatitudes », ainsi que son double l’Agarttha évoqué dans Le Roi du Monde par René Guénon et l’ésotériste Saint-Yves d’Alveydre. 

B. Lilith

Il serait dommage de conclure ce travail sans évoquer le personnage de Lilith compte tenu de l’intérêt de Philip K. Dick pour l’Esprit saint et le Paraclet. On peut associer l’Esprit saint au culte de la Déesse-Mère, la Déesse aux 10 000 Noms qui est tout à la fois la Justice et la Miséricorde, la Vierge qui console et intercède, la Déesse de la Vérité mais aussi, Isis, la Vierge Noire, Ishtar, Astarté, Asherah et Lilith dont le nom ne peut pas être occultée dans cette étude.

Lilith s’écrit en hébreux Lamed Yod Lamed Tav et sa valeur est 30 +10+30+400 = 470 = 11, la valeur du 515 prophétisé par Dante dans La Divine Comédie.

Cette figure tutélaire est associée au Serpent situé sur la Colonne du Milieu de l’Arbre de Vie. Selon la kabbale, le serpent est associé à la lettre hébraïque Theth de valeur 9 et au Galgal, la roue du temps, mais pas seulement puisqu’il correspond aussi à la lettre Shin et à Tsedek : la Justice.

Les pythagoriciens proposent une analyse identique. 

Lilith est la Justice, car sa valeur 11 est reliée à la Némésis pythagoricienne où l’Unité équilibre le 10 en deux parties égales. Le nombre 5 étant lié à la Justice cosmique, on le nomme Némésis (nemein : séparer), car il rétablit l’égalité en soustrayant les nombres les plus fort 6,7,8,9 de sa propre puissance 10 pour l’accorder aux nombres les plus faibles 1,2,3,4. Ainsi ce nombre est celui de la Quintessence, l’élément le plus subtil de tous : l’Aether alchimique relié au Roi du Monde au sens ésotérique qui selon la Tradition primordiale est double et que l’on nomme Adam Kadmon. 

On rajoutera que le nombre 11 est relié à la lettre Kaf, lettre double. Cette lettre occupe une place centrale de par sa position dans l’alphabet hébraïque qui comporte 22 lettres. Par sa forme Kaf correspond à un creux, un vase ou une coupe que l’on relie à la légende du Graal ainsi qu’au concept du Galgal.

Cette lettre représente également la « paume » de la main Yad et correspond au développement complet de la Tétraktys puisqu’elle part du point unique Yod de valeur 10 =1 pour arriver au quaternaire Daleth de valeur 4. Symboliquement cette main est l’aboutissement de la création et si l’on inverse les deux lettres de Yad, on obtient Daï : Stop !

Lilith est non seulement reliée à l’Esprit saint, au Paraclet, au 515 dantesque, mais aussi au nom divin Shaddaï et au regard de l’analyse que nous venons de faire Lilith est la Déesse de la fin des Temps, celle qui va dire stop à la folie du monde

Jean Robin, dans son roman de fiction intitulé « Celle doit venir » paru aux éditions Dervy la nomme Derusha : la Désirée des Nations » (Isaïe 62,5) de valeur 515, la personne attendue

Qui est vraiment Lilith, cette déesse ambivalente qui est tout à la fois une représentation de l’Esprit saint, du divin Consolateur, de Shaddaï de valeur 3 14 = 8 (où le 3 représente le Ciel et le 4 la Terre) et qui correspond au Roi du Monde de L’Agarttha ? 

René Guénon associe en effet le Roi du Monde à Melkitsedek, le Roi de Justice et à Emmanuel « Dieu avec nous », le héros de l’Invasion divineHa Ot. Au pays de la Gnose, les noms substitués foisonnent et se correspondent, mais revenons à l’origine du mythe de Lilith qui est celui de la Déesse-Mère évoquée par Philip K. Dick qui prévoit son retour.

Selon la Genèse, Élohim forma la première femme tout comme Adam, mais Adam et Lilith ne trouvèrent pas la Paix ensemble, car Lilith s’offusquait de la position étendue sous Adam. « Pourquoi dois-je me tenir en dessous de toi, lui demanda-t-elle, j’ai été faite comme toi et je suis donc ton égale. Adam essaya de la contraindre par la Force, mais Lilith folle de rage prononça le Nom ineffable et s’enfuit avant qu’il ne puisse la saisir. Suite à cet épisode, Lilith fut bannie pour son insoumission à Adam. Selon les Écritures, elle fut remplacée par Ève née de la côte d’Adam qui de ce fait fut beaucoup plus soumise que ne l’était Lilith ; elle sacrifia le Paradis dans l’Éden pour conserver sa liberté et son égalité. Le culte patriarcal étouffa ainsi le temps d’un cycle toutes velléités de liberté et d’égalité que pouvaient avoir les femmes qui furent forcées de se soumettre à l’homme, cependant cette histoire n’est que le versant exotérique du mythe de Lilith.

En effet, la kabbale propose une autre vision beaucoup plus subtile. Selon ce récit du Zohar (3:69a) : Rabbi Siméon le Maître de la kabbale par excellence dit un jour « je vois tous les peuples païens jouir de la prospérité tandis que le peuple d’Israël est dans un état d’infériorité ».

Pourquoi cela ? Parce que le Roi renvoya la Matrona et que la servante a pris sa place. Un Roi sans Matrona n’est pas un Roi, quelle peut être la gloire d’un Roi qui s’attache à sa servante ? Et il poursuivit : c’est par trois choses que la Terre est troublée […] par un esclave lorsqu’il règne […] et par une servante […] lorsqu’elle est devenue l’héritière de sa maîtresse. Et Rabbi Siméon se mit à pleurer en répétant : un Roi sans Matrona n’est pas un Roi, mais une voix annoncera bientôt la bonne nouvelle à la Matrona : « réjouis-toi fille de Sion ! Pousse des cris d’allégresse fille de Jérusalem. Voici ton Roi qui vient à toi, il est juste, il sauve ». En effet, jusqu’alors il était pauvre et monté sur un âne, il se trouvait dans un endroit étranger séparé de la Matrona et s’était attaché à la servante.

Rabbi Isaac dit alors : Maître, permets-moi de te poser une question. L’Écriture dit « le lustre est la base du monde », d’après les uns le monde subsiste sur 7, d’après les autres sur 1. Comment accorder ces 2 opinions ?  Rabbi Siméon lui répondit ; parmi les 7, il y en a 1 qui est appelé Juste, le monde subsiste grâce à lui, il est la synthèse des 7. La servante domine la Terre sainte d’ici-bas à la place de la Matrona, mais le Saint béni soit-il, la chassera, et la Matrona retournera à sa place.

Selon cette interprétation Lilith est la compagne de Dieu, cependant la valeur 11 qui est un palindrome incite à la prudence, car le 11 peut être lu dans les deux sens. De plus, c’est un nombre miroir qui en se reflétant créé la dualité et engendre la division. Mais le point le plus important est qu’il symbolise le début du nouveau cycle qui va naître du 10.

ÉPILOGUE

Ce travail sur la vague du temps et l’ésotérisme de Philip K. Dick s’est essentiellement concentré sur L’Invasion divine et La Trilogie divine même si d’autres ouvrages ont été évoqués notamment UbikLes androïdes rêvent-ils de moutons électriques et L’Éxégèse. Il comporte de nombreuses lacunes qui seront bientôt comblées par la publication prochaine d’un livre.

Compte tenu de la nature eschatologique de la Trilogie Divine et de certains textes figurant dans L’Exégèse,nous avons tenu à exposer deux thèses concernant Maitreya et Lilith. Nous sommes conscients que certaines analyses gématriques peuvent sembler difficiles, mais on peut sauter ces démonstrations, cela ne nuira en rien à la nature de nos propos.

Emmanuel Licht, le 20 mars 2022 

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